VII

Ce matin-là, ma bien-aimée, vos grands yeux que j’aime s’emplissaient de tristesses ; vous vous taisiez, je n’osais parler… Je vous sentais si loin de moi !…

Un autre aurait tenté, sans doute, de dissiper votre mélancolie ; il vous aurait distraite, étourdie, par des bavardages : ses paroles d’abord vous eussent énervée ; mais bientôt vous auriez pris plaisir aux fantaisies joyeuses, aux propos amuseurs. Et la nuée sombre de vos yeux limpides se fût évanouie et fondue en un rire peut-être reconnaissant.

La voiture nous emportait, au hasard — hasard banal, soumis aux turpides fantaisies du cocher, qui modérait l’allure lasse de sa rosse fourbue, suivait des quais solitaires, convaincu qu’il remorquait un cabinet particulier où nous perpétrions quelques outrages à la morale qui met son nez partout, même dans les fiacres clos, sous les stores abaissés…

Je vous considérais, attristé par votre tristesse, jouissant de votre peine… Oui j’étais bien heureux, ô très chérie, de constater que ma petite Suze souffrait, et ne s’efforçait pas à me dissimuler les tourments de son cœur. Je comprenais qu’une lente et douce communion, mieux que des baisers, mieux que l’étreinte nous unissait, puisque vous vouliez bien me laisser entrevoir un coin de votre cœur, et m’en révéliez les ravages, m’accordant ainsi la confiance qui ne se donne pas à l’amant qui passe, qu’on réserve à l’ami.

Peu à peu, votre douleur entrait en moi, m’étreignait délicieusement. Il me semblait que, tout doucement, l’angoisse s’échappait de votre âme, s’insinuait en la mienne, et que j’allais vous guérir ainsi en aspirant le poison mystérieux qu’un reptile inconnu avait distillé dans vos veines, et que je recueillais, moi, dévotement, pour vous sauver.

Tout à coup vos yeux rencontrèrent les miens, et ce fut le miracle que j’avais imploré… La plaie se referma, et je vis, en effet, que le venin s’exhalait, fuyait enfin vos douces mirettes, illuminées maintenant et revivifiées. Vos mains m’attirèrent passionnément vers votre gorge, et ce murmure de gratitude tomba :

— Jean, Jean, je vous aime, je vous aime beaucoup !

Et je crus alors, de toute ma foi, à l’aveu sincère, éclos dans la tristesse, fleuri dans la douleur… Mes doutes mauvais d’hier gisaient désormais en des fosses profondes. Je croyais, chère âme, je croyais en vous !

Vous me dites encore :

— Il me semble, ami, que j’étouffe dans cette voiture… j’aimerais à marcher près de vous, appuyée sur votre bras.

Le cocher nous avait conduits, en longeant la Seine, jusqu’au Champ-de-Mars. Nous descendîmes dans le grand parc, solitaire à cette heure… Et nous avons rôdé, jusqu’à midi, par les allées sinueuses qui serpentent à travers les gazons et se perdent en d’étroits bosquets dont les arbustes offrent asiles aux amoureux.

Les effluves des pelouses et des plantes nous grisèrent. Nos ivresses se mêlèrent. Votre bouche s’entr’ouvrit et j’y bus le parfum affolant de votre chair, fouillant la rose corolle pour exprimer les suaves essences, mordant les lèvres et le frémissant pistil de votre langue qui, maintenant, ne se refusait plus.

Les effluves des pelouses et des plantesnous grisèrent…

Mais l’heure bientôt vint rompre le charme… On vous attendait. Une rage nous convulsa. Oh ! déjà se séparer, déjà s’en aller du paradis d’amour. Et je vous prenais, menaçant, entre mes bras, voulant conserver mon cher trésor, et prêt à le défendre, contre le monde entier…

Et peut-être aurions-nous, ce jour-là, brisé toutes les chaînes, peut-être vous seriez-vous affranchie de ces lions qui vous appellent loin de moi. Mais un rien, un rire, une grimace — le grain de sable qui fait dévier les existences, barre les chemins de son fragile et ridicule obstacle — effara notre exaltation.

À quelques pas se dressait un chalet, coquette construction de décor norwégien, aux murailles frêles et vernies de pitch-pin léger ; et de la fenêtre un homme nous regardait, un géant presque, de fière stature, aux regards souriants… Vous avez tressailli, honteuse et craintive, et nous avons fui.

Puis, soudain, vous retournant vers la maison de bois, et n’y voyant plus l’ogre apparu, vous vous êtes écriée :

— Ah ! la jolie, jolie cabane !

Je répondis étourdiment :

— Oh ! cette chaumière, la transporter en une forêt, y vivre seul, seul, seul !

Vous m’avez regardé :

— Seul ?…

— Seul !

— Oh ! le monstre, le méchant ! Voyez comme il m’aime… Il veut vivre seul… Et moi ?…

Je n’ai pas répondu, chère aimée, la galante rectification que vous m’indiquiez, « Oui, oui, vivre avec vous ! Une chaumière et un cœur ! » Non, le rêve impossible, je n’ai pas voulu, sans y croire, vous le formuler !

Vivre avec vous, seuls dans l’éternelle et délectable magie de l’Amour toujours renaissant, et toujours épanoui sur nos lèvres, en nos cœurs ! Suze idolâtrée, ce serait le ciel !… Mais le ciel, hélas ! n’existe plus sur terre… Pourquoi nous leurrer de décevants espoirs, énoncer d’irréalisables désirs ?… Ces innocents mensonges que murmurent les amants, je ne les puis balbutier, et les phrases coutumières, échos de livres ou de romances, que l’amant répète par habitude à la maîtresse, je ne sais pas les évoquer ; je ne veux pas…

Il me semble que ces phrases banales amènent entre Celle qui aime et Celui qui adore des fantômes ridicules, des ombres ironiques ; elles rappellent les aveux d’antan, les babils d’hier, tous les grotesques et ridicules souvenirs des tendresses enterrées… C’est comme un vieux refrain de la romance du cœur, toujours le même, obsédant et stupide, et qui fait que le couplet qu’on chante recommence la strophe fredonnée hier… Et j’ai peur, ma bien-aimée, d’être celui que vous aimâtes avant moi, j’ai peur que ce soit encore lui, un peu, que vous chérissiez en moi… Sottes inquiétudes et qui sont, direz-vous, d’un cerveau compliqué, ayant l’insupportable et vaine prétention d’être un amant neuf — comme si nous n’étions pas tous très pareils, à s’y méprendre !

Mais, puisque vous changez, ô femmes, n’est-ce donc pas que vous espérez rencontrer au moins une nuance de l’imprévu, du nouveau ?…

Allez, si vous le trouvez parfois, ce n’est guère dans la variété des caresses, dans la dissemblance du baiser… Les amants, je suppose, connaissent tous aussi subtilement le grand art d’exciter les fantaisies sensuelles, de varier leur rythme, de transposer les notes aiguës des harmonies voluptueuses. Sur la harpe de votre chair, nos doigts et nos lèvres ne tentent-ils pas toujours les mêmes accords, ne font-ils pas frémir chacune des cordes du merveilleux instrument : et le concert n’est-il pas le même toujours, quelque soit l’infinie diversité des variations ?…

La seule chose qui distingue les artistes, ce n’est pas la virtuosité : c’est l’inspiration, c’est l’âme…

Voilà pourquoi, ma bien-aimée, je m’acharne tant et tant à mettre beaucoup de mon âme dans la symphonie d’amour, au lieu de m’occuper seulement aux adresses — cependant nécessaires — et aux ingéniosités de l’exécution.

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