XI

Dans l’ombre mauve du crépuscule nous nous cachions, ma douce-aimée : les lilas fleuris inclinés sur nos fronts nous paraient de leurs vives et mystiques couronnes, créaient autour de nous la joie du paradis.

Nous nous étions assis sur un vieux banc rustique, envahi par les mousses et tiède comme un nid. Et ce parc magnifique où notre amour se réfugiait, ce soir de mai, n’était que le jardin d’une auberge perdue sur les bords de la Seine, entre Rueil et Bougival.

Nos mains s’entrelaçaient, nos mains s’entreliaient ; lianes souples, ardentes, heureuses de se nouer en une longue étreinte qui peut-être ne se détacherait jamais…

Car, aux heures bénies, notre rêve parfois se croit réalisé ; la traîtresse chimère, docile à notre vœu, semble enfin l’exaucer. Rien n’est plus que l’amour… On s’abuse, on se leurre : il semble qu’on vivra toujours ce doux moment, et que les mains liées ne se délieront plus !

L’ombre mauve, assombrie, prenait des tons d’iris, de ces iris germains, obscurs à leur naissance, presque noirs quand surgit leur calice enroulé au-dessus du feuillage en lances d’émeraude.

Le silence régna. Nos mains toujours unies, je t’attirai sur mes genoux ; et lentement, haussant jusqu’à ta bouche mon baiser éperdu, je savourai l’ivresse si douce et si profonde que verse ta beauté.

Oh ! ce baiser, ces baisers dans la nuit, dans les parfums, dans les lilas !

Ce n’était plus une caresse, un frémissement, une sensation ; mais une magie qui m’ensorcelait, m’emportait vers des horizons infinis, à travers des espaces sans limites, dans la pluie d’or des astres. C’était une vie nouvelle que tu me créais, dans l’extase et le ravissement.

Dans les clartés d’azur nous voguions maintenant, ma douce-aimée ; les lilas rayonnaient, auréolaient nos fronts, et nous paraient de leurs royales couronnes…

Mes baisers montaient, montaient toujours vers ta bouche ; ils l’emplissaient de leur tendresse, la saturaient de mon amour. Les battements de nos cœurs s’unissaient en un rythme harmonieux et vif ; nous n’étions plus qu’un corps, qu’une pensée, qu’un frisson !

Toutes mes amertumes, toutes mes incroyances, ce soir-là s’étaient fondues. Et je n’avais même plus cette constante épouvante qui me torture sans fin, cette peur suppliciante de moins t’aimer un jour, de n’être plus aimé…

Le passé mort, éteint, gisait en sa ténèbre. Et l’avenir, c’était le nouveau baiser que je cueillais à ta lèvre, celui qui fouillait ton corsage pour adorer les seins.

Tu étais vêtue d’un long manteau d’une étoffe souple et tiède ; et l’ayant entr’ouvert, ô ma charmeuse, je t’avais trouvée prête à la chère offrande que tu m’accordes de ta beauté, de ta splendeur.

Oui, ta gorge était nue et dans l’ombre maintenant régnante, sa blancheur éclatait, troublante et lumineuse, ainsi que des vagues phosphorescentes, une nuit d’orage, sur les sables du Nord…

J’admirais ce miracle de la chair féerique. Oui, miracle vraiment. La nuit, très noire, enveloppait les choses… je ne voyais plus rien, rien, ni ta bouche, ni tes mains, ni ta souple silhouette drapée dans le manteau ; mais je voyais les seins, d’une blancheur vaporeuse, et comme vêtus de feux follets.

Et mes lèvres couraient, poursuivaient ces flammes pâles, se perdaient en leurs ondes, buvaient leurs doux parfums.

Nuit d’enchantement, nuit de rêve !… Le Printemps nous versait l’arome de ses fleurs, l’émoi de ses haleines, le trouble de ses rêves.

Une pareille nuit ma douce aimée, illumine toute une vie. Et j’ai compris, en t’adorant, l’infinie volupté des amants exaltés, qui s’éperdaient aux seins de Cléopâtre, sans nul effroi, sans angoisses ni regrets, sachant qu’à l’aube ils seraient égorgés.

Oh ! mourir ainsi, mourir en pleine ivresse ! Ton désir soudain s’était allié au mien, fleuri au même instant au calice de nos cœurs. Ta voix si douce, ta voix si tendre murmurait son hymne d’allégresse, invitant au départ mystérieux dans l’inconnu :

— Aimer et mourir !

Aimer ! Aimer toujours, dans l’immortelle liesse !… Ou, s’il n’est pas au delà de cette terre un Éden pour les bien-aimants, se fondre à jamais en un suprême baiser, s’anéantir en s’étreignant dans le gouffre de la nature !…

Mais la vie bientôt nous rappelait à ses joies. Nos lèvres se reprenaient, tes seins palpitants fluaient jusqu’à ma bouche, nos bras se renouaient.

Sur mes genoux, ton corps s’alanguissait. Je te berçais, tu t’endormais, et mes yeux aussi se fermaient. Nos anéantissements en ces sommeils charmeurs étaient bientôt suivis d’éveils plus tendres ; et nos yeux s’étonnaient de ne pas se rouvrir dans la clarté menaçante de l’aurore qui nous séparerait bientôt.

Sur mes genoux, ton corpss’alanguissait…

Les heures sans doute tintaient aux clochers d’alentour ; mais nous n’entendions pas.

Peut-être étions-nous morts ; peut-être était-ce le ciel ! Le plus radieux, le seul désirable : l’éternelle communion du baiser, de l’amour !…

Hélas ! nous ne fûmes pas exaucés ! Mais devons-nous, ma douce aimée, nous plaindre, puisque nous la recommencerons, cette nuit, avec toutes ses joies, avec toutes ses ivresses !

Des voix dans le parc, près de nous, avaient résonné ; des promeneurs, charmés par la douceur de cette nuit de printemps, s’attardaient, s’entretenaient… Ils passèrent près de notre nid… Je me sentis un froid au cœur : la pour de te perdre bientôt était ressuscitée. Je fermai les yeux pour ressaisir le songe enfui, m’endormir encore en cette mort illusoire… Mais ta bouche se posa sur mon front, appela ma bouche, réclamant encore avant l’adieu d’autres baisers.

Et j’aperçus, dans la nuit noire, deux étoiles qui brillaient, deux étoiles mystérieuses, descendues de là-haut, et les seules scintillantes, cette nuit :

Tes yeux

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