XII

Dans chaque grand amour, il est une heure, unique, majestueuse où notre rêve ardent de bonheur absolu se réalise.

Tout à coup une lumière inonde notre vie ; nos yeux sont éblouis, nos âmes extasiées. Nous connaissons enfin la suprême allégresse des âmes et des corps unis dans le divin frisson…

Il nous semble alors que cette heure enchantée se prolongera éternellement, on appelle la mort. On voudrait s’envoler, s’évader de la vie absurde de la terre.

La vision s’efface… la splendeur s’évanouit. Et c’est en vain, que nous chercherons ensuite à ressusciter cette joie surhumaine. Jamais plus, jamais plus nous ne la posséderons. Notre acharnement ne servira qu’à nous montrer notre incurable impuissance.

Après la grande flambée où nous avons brûlé. comme elle nous semblera pâle et tiède notre pauvre et tressaillante tendresse quotidienne !…

Ce matin-là, j’attendais Suze, devant les portes de la gare. Caché dans une voiture, je la guettais parmi le flot des foules. Je l’aperçus enfin ; j’entr’ouvris la portière ; elle se précipita, un peu inquiète, et pendant un instant promena ses regards sur les gens qui passaient, comme pour voir si elle n’était pas suivie, Puis, se tournant vers moi, avec un sourire tendre, elle murmura :

« Allons ! »

Nous devions passer toute cette journée à nous aimer ; la veille j’avais reçu une lettre brève, dont les lignes enchevêtrées et les lettres irrégulières, trahissaient une émotion violente ; elle ne contenait que quelques mots, j’avais été même étonné du style rapide, nerveux de ma bien-aimée…

Comme la voiture s’ébranlait, Suze m’entoura de ses bras câlins, et de suite elle me donna sa bouche. Ce fut un baiser dévorant et délicieux. Toute sa passion coulait, en ce moment, sur ses lèvres. Jamais encore elle n’avait été si amoureuse, si frémissante. Sa gorge martelait ma poitrine, de ses bonds impétueux ; chaque ondulation de ses seins durs et lourds me pénétrait et m’oppressait. Ses mains s’agrafaient à mes épaules pour me tenir étroitement lié…

Jusqu’au soir, notre amour s’exalta, dans cette exquise mélancolie qui avive l’amour. Ma Suzette pleurait et sanglotait, chaque fois que mes caresses faisaient jaillir en elle les sources de la joie.

« Je t’aime, criait-elle, je t’aime ; je suis heureuse et je pleure. Bois mes larmes d’amour ; oui, prends cette rosée, c’est du bonheur qui s’écoule de moi, parce que mon âme en est pleine et déborde aujourd’hui !…

Tout en pleurant, ses yeux me souriaient, m’affolaient. Et je m’abandonnais à cette ivresse ; je pleurais aussi, je criais, je râlais…

Ce fut une fête d’amour et de volupté inouïe, au-dessus des forces humaines. Suze n’était plus la douce et tendre amie que je connaissais, mais une bacchante impétueuse et insatiable.

— Oh ! fit-elle en riant, je te tue, mon aimé… C’est que je t’aime trop. Je voudrais, aujourd’hui, te dissoudre tout entier, faire de toi un torrent d’amour qui coulerait en moi jusqu’à la dernière goutte, et que j’emporterais, pour toujours, pour toujours…

Quand vint l’heure du départ, elle s’habilla à la hâte. Puis revenant à moi, m’enlaçant encore, me couvrant de baisers…

— Oh ! mon chéri, oh ! mon chéri, il faut que je te quitte… je n’en ai pas la force… Je t’aime, je t’aime trop…

— Eh bien, m’écriai-je, reste, reste, mon amour, ma bien-aimée, ma femme !… Vivons toujours unis !… Je t’en prie ! Je t’en prie ! Jamais encore je n’ai osé te demander d’être à moi, toute à moi, à moi seul, mon amour !… Mais vois… nous nous aimons trop désormais pour nous séparer… Parle, parle… dis-moi que tu ne t’en vas plus…

Un instant, je crus qu’elle allait accepter. Mais elle se leva, m’enveloppa dans un long regard triste et balbutia :

— Non, non… je ne peux pas… je ne peux pas. Farouche, elle se jeta sur moi. Sa bouche me brûla. Ses dents imprimèrent dans mes lèvres une morsure cruelle. Je poussai un cri. Déjà Suze s’était enfuie. Elle me criait : adieu ! Je courus pour la ressaisir. Il était trop tard. À cette minute j’eus le pressentiment obscur qu’un malheur planait sur nous.

Les jours suivants j’attendis une lettre. Mais les jours se passèrent, les semaines, les mois…

Un matin enfin, parmi les lettres qu’on m’apportait, je reconnus le papier bleu et l’écriture nerveuse de Suze. L’enveloppe venait d’Alger… Je brisai le cachet.

« C’est moi. Ta pauvre Suze. Ton petit amour du printemps passé, que tu as peut-être oublié déjà !… As-tu pleuré un peu la Suze… l’as-tu maudite ?… Qu’as-tu pensé de moi quand tu ne m’as plus revue ? Que je ne t’aimais plus ?… Non, non, tu savais bien et tu sais bien encore que Suze ne peut pas vivre sans t’aimer, mon bonheur… Elle t’aimera toujours et te pleurera sans cesse. Mais toi, n’y pense plus. Je veux que tu sois heureux… Si tu as souffert, mon grand ami, c’est la faute à la vie ; je ne suis pas coupable, crois-moi… Si j’avais pu !… Lorsque tu m’as crié — t’en souviens-tu encore — « Sois à moi, toute à moi ! » je ne comprends pas encore comment j’ai eu la force de ne pas céder à la tentation du bonheur !… Sans doute, à ce moment, une force mystérieuse, plus forte que moi et que toi, m’a attirée vers les deux petits êtres qui attendaient leur maman, vers l’homme loyal et bon que j’allais te sacrifier… Je suis allée à eux. Je t’ai laissé mon cœur… Mon chéri, mon chéri… Si nous étions restés près de Paris, la Suzette eût été, tant que tu l’aurais voulue, ta petite chose, ton doux joujou… Vois comme nous sommes loin !… Je ne t’ai pas écrit plus tôt… J’ai eu peur… Si tu avais connu ma nouvelle résidence, peut-être serais-tu accouru vers moi… Quelle misère !… Ici, dans cette ville, avec la situation de mon mari, notre aventure bien vite eût été découverte… c’était impossible. Voilà pourquoi je t’ai laissé si longtemps sans nouvelles. Tu me pardonnes, n’est-ce pas ?… Aujourd’hui nous partons… la ville où je vais vivre sera encore très loin de Paris… C’est fini nos baisers, tu le vois, tu le comprends… Mais le passé, pour moi, n’est pas mort… il vit toujours, avec ses délices, ses enchantements… Ta Suze t’aime bien… follement… Par-dessus tout !… »

J’eus aussitôt l’intention de partir. Pour retrouver ma douce amie, que j’adorais encore de toutes les forces de mon cœur, de toutes les palpitations de ma chair, je serais allé au bout du monde.

À l’époque même où Suze m’écrivait, j’appris par les journaux qu’une promotion d’officiers supérieurs appelait à Constantine le colonel de B… en garnison à Alger. Je fis quelques recherches, et je découvris qu’au temps où ma très aimée avait disparu, ce même officier avait quitté la garnison de Versailles. Sans aucun doute, ma Suze était sa femme !…

Je me préparai aussitôt au voyage. Mais, peu à peu, cette mollesse qui est au fond de mon caractère, et qui a compromis ou ruiné tant de fois mon bonheur, me retint à Paris…

Cette mollesse — certains l’appelleraient sagesse — n’est pas une lâcheté physique, mais le résultat du travail psychologique qui se produit dans l’esprit de ceux qui pensent trop, au lieu d’agir sous la fougue et la violence du premier mouvement.

J’étais, assurément, certain que ma Suzette chérie m’accueillerait les bras ouverts et le cœur enchanté… Mais qu’adviendrait-il ensuite ?… Ce serait de nouveau toutes les tortures de la séparation, tous les supplices du cœur et toutes les agonies… Ou bien quelque pire aventure… Un drame conjugal, avec les scandales, les horreurs, les abominations… Et je pensai surtout aux deux petits bébés, qui perdraient la maman, la maudiraient peut-être.

Oui, Suze avait raison… C’était fini, nos baisers, nos joies, nos fêtes d’amour.

Mais quelle désolation !… L’espoir vaincu… Mon cœur en ruines…

Durant plus de trois ans, je ne fus qu’une épave dans les flots de Paris…

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