XVII

« Mon cher amour, je vais vous quitter pendant un mois. Une amie m’emmène loin de Paris, très loin. Nous partirons demain. Venez donc m’embrasser, et pour tout le temps de mon absence m’apporter une provision ; de vos baisers. À l’heure qu’il vous plaira, mais, venez aujourd’hui… Vous me verrez au milieu de mes préparatifs… »

Je trouvai Marcelle occupée à entasser ses costumes dans des malles. Elle n’était vêtue que d’une robe souple et transparente, sous laquelle son beau corps révélait sa splendeur… Elle babilla, s’excusant d’abord de me quitter ainsi, d’une manière inattendue… Ma tristesse m’étranglait. Je pouvais à peine prononcer de vagues paroles… Je pensais à la mélancolie douloureuse des jours prochains sans elle…

— Marcelle, Marcelle, ne plus te voir, répétais-je… Que deviendrai-je, sans toi ?…

Il me sembla que son absence me serait moins pénible, si j’avais du moins d’elle, une image où sa chère beauté revivrait, sans cesse.

Je voulus emporter le portrait de ma mie…

Quand on est loin de celle qu’on aime, on évoque, à toute heure son visage, sa beauté. Il semble qu’une image, même imparfaite, nous restitue pour un moment la joie de sa présence. On se réjouit alors de contempler longuement, dévotement, le papier qu’on garde sur son cœur, l’humble petit papier où ses traits sont gravés. C’est un peu son l’égard, sa grâce, son sourire…

Je voulais emporter le portrait de ma mie.

— Tiens, choisis, me dit-elle en me tendant un album… Et lentement, j’examinai les nombreuses photographies où le soleil tout-puissant s’est acharné, mais en vain, à reproduire l’éblouissement de son visage, la profondeur de son regard, la douceur de sa bouche…

Mais devant ces imagos, j’ai eu la désillusion et la mélancolie de n’y pas reconnaître celle que tant j’adore… Non, ce n’était pas elle, cette femme glacée, immobile, inconnue…

Je voulais emporter le portrait de ma mie.

— Choisis, mon ami cher ! répéta sa voix douce. Ce portrait doit te plaire… L’artiste qui le fit était très renommé. C’était à Nice, l’an passé : le soleil de là-bas a fixé, il me semble, ce qui t’agrée en moi, mes yeux bleus et mes lèvres… Vois, la robe que j’avais, comme elle était jolie ! Tu reconnais encore, sous ce corsage de toile, la forme épanouie que tu chantes, flatteur !…

— Non, non, ce n’est pas toi, Marcelle mon amour…

Je voulais emporter le portrait de ma mie.

Alors elle chercha dans des coffrets précieux, m’apporta des portraits différents, innombrables. Ici, c’est un profil délicat et charmant : quelques lignes en effet rappellent son visage, mais, non, ce n’est pas elle ! Là, c’est une élégante et souple cavalière ; c’est elle, mais lointaine, imprécise… Voici parmi les fleurs de son parc enchanté, la princesse d’amour que les fées m’ont donné… Non, non… elle est plus belle que toutes ces images !

Je voulais emporter le portrait de ma mie.

En souriant, elle m’a dit : — Que veux-tu donc, chéri ?… Aucun de ces portraits n’a le don de te plaire. Pourtant, va, je t’assure, ils sont plus beaux que moi !

Ce n’est pas toi, chérie !

Et tout en lui parlant, j’attirais son visage, et mon regard cueillait le rayon de ses yeux.

— Tu les aimes, mes yeux ! murmura sa voix lente.

— Ils sont ma joie suprême.

— J’aime les tiens aussi !

— Oh ! tu peux les aimer. Lorsque tu me regardes, ils sont, je le sais bien, magnifiques, divins — car ils portent en eux tout le ciel, puisqu’ils ont ton image, mais ton image vraie, palpitante, vivante…

Je voulais emporter le portrait de ma mie…

Alors, tout à coup, j’ai pensé : Je suis fou !… Ce n’est plus seulement un papier gris et menu, c’est elle vraiment que je possède, puisqu’elle est dans mes yeux, sa chère et tendre image. Dans mes yeux, dans mes yeux, son image est gravée comme en un pur miroir. Et voilà le portrait fidèle, merveilleux, que je vais emporter avec moi… Elle sera toujours, là-bas, présente, mon aimée… Dans mes yeux, dans mes yeux… Je la verrai le jour… Je la verrai la nuit.

Je voulais emporter le portrait de ma mie.

Alors je lui ait dit : Ne bougeons plus, madame ! Souriez légèrement. Redressez-vous un peu. Approchez-vous encore, plus près, plus près… très bien… Regardez-moi ; parfait !…

C’est ainsi que j’ai pris, dans un regard magique, sa grâce, sa beauté, son sourire, sa joie.

Alors, j’ai emporté le portrait de ma mie…

Puis, lentement, nos mains se sont déliées. C’est l’heure du départ, l’heure triste et douloureuse. Et pendant quelques jours, je ne la verrai plus.

Comme les heures, aujourd’hui se sont vite envolées ! Déjà, déjà l’adieu…

Et je suis, déjà, devant la porte ; nous nous tenons toujours enlacés, attristés.

Ses yeux semblaient me dire : Tu m’abandonnes donc ?… J’étais accoutumée à ton amitié tendre, à tes douces caresses… Je vais être sevrée de ton pieux amour. Comme les jours vont maintenant me paraître vides et tristes !…

Oui, je lis un reproche dans ses yeux, une mélancolie amère, de l’angoisse…

Et la porte est ouverte maintenant… Un baiser, un baiser… encore un… le dernier…

Brusquement, je me suis arraché. Et je descends déjà.

Mais qu’ai-je donc en moi, qui saigne et qui pantèlle ? C’est une déchirure atroce, suppliciante… Mon cœur sanglote ; ma tête se vide… Mes mains inertes et lourdes semblent mortes, glacées…

Lentement je descends les marches de marbre de l’escalier. À chaque pas, ma torture s’aggrave.

Je redresse la tête…

Ah ! quel éblouissement.

Elle est là-haut, penchée, et ses yeux me sourient. Mais son sourire pleure.

Par la baie vitrée qui éclaire le vaste escalier, des rayons d’or s’épandent ; ils auréolent la chère image. Dans cette lumière vive, ses cheveux blonds flamboient, ses yeux étincellent…

Jamais, jamais encore, elle ne m’a paru plus belle, plus adorable.

Toute sa splendeur triomphe dans ce rayonnement.

Son corps souple, enchanteur, son corps aux mille fleurs de grâce et d’amour, se modèle sous la robe de soie d’azur, légère et claire comme un lambeau de ciel. Son visage, si doux, si joli, avec son sourire triste, son auréole d’or, m’attire, me rend fou…

Et cependant, toujours, je descends, je descends.

Je m’arrête, à chaque étage. Je relève la tête. Je contemple l’idole. Elle me sourit toujours. Et sa main, qui frôle sa lèvre, m’envoie des baisers…

J’ai atteint, enfin, la dernière marche. Je m’arrête. Là-haut, toujours la bien-aimée, resplendit…

Mais dans cet éloignement, son image atténuée prend un charme nouveau, plus troublant peut-être, un charme tout puissant…

Là-haut, sur le sommet de ces degrés de marbre, dans l’éblouissement du soleil, qui paraît si près d’elle, mêlé à ses cheveux et dissous dans ses yeux, c’est l’Éternelle aimée, l’idole de mon rêve, celle que j’ai créée, par ma volonté tendre, par mon amour ardent, ma passion puissante…

Toute empreinte étrangère à moi s’est effacée. C’est la mienne, ma douce, mon adoration !… Celle par qui je vis !… Celle dont la beauté illumine mes jours, me donne le courage, la joie et le bonheur !… Celle dont les chers yeux sont ma seule lumière…

Le soleil est sur elle, en elle !… Et, dans la rue, quand je ne la vois plus, tout est ombre et ténèbre. Je vais, comme un aveugle, comme un cadavre errant… Loin d’elle, maintenant, je ne suis qu’un pauvre être, qui tend les bras, les yeux, qui s’afflige, sanglote, pleure, désespéré, le paradis perdu. XVIII

Le paradis perdu…

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