XVI

Elle aimait les baisers qui terrassent toute force, les étreintes farouches qui épuisent, les rages de volupté où l’on s’anéantit.

Accablée, inerte, presque morte, Marcelle alors se réfugiait dans mes bras, s’abandonnait aux lourds sommeils qui succèdent à l’ivresse.

Mais brusquement, chaque fois, avant minuit, elle s’éveillait. Puis s’évadant du lit, elle nouait ses cheveux d’or, et faisait sa toilette :

— Ah ! mon chéri, disait-elle, comme nous sommes malheureux de ne pouvoir demeurer, toute la nuit, doucement assoupis, l’un à l’autre liés…

Une fois, je répliquai :

— Qui donc nous en empêche ?

Elle rougit, balbutia :

— C’est vrai. Personne, naturellement, n’a le droit de nous désunir. Mais, tu dois me comprendre, je ne puis — pour le monde, mes domestiques, mes concierges même — non je ne puis te garder chez moi, jusqu’au matin. Tout le monde saurait alors que tu es mon amant.

— Mais puisque tu es libre…

— Libre. Est-on jamais libre. J’ai beaucoup d’amitiés et de relations ; le jour où l’on saurait que j’ai un cher ami, je deviendrais une déclassée, une demi-cocotte. Tu le sais bien. Beaucoup d’amies alors refuseraient de me voir ; bien des salons, où je suis reçue, me seraient fermés…

— En effet…

Je fus sur le point de répondre :

— Marcelle, si tu veux, je serai ton mari…

Depuis longtemps déjà, je songeais à la douceur d’une union définitive… Pourquoi n’osais-je point dévoiler à Marcelle un projet qui réaliserait, sans doute, son vœu secret…

Puisque nous nous aimions !…

Mais une crainte me pénétrait… M’aimait-elle vraiment, assez pour accepter les entraves du mariage ?…

Chaque fois que j’analyse avec la froide lucidité de la logique et de la raison, les sentiments des êtres qui sont mêlés à ma vie, j’ai la sensation douloureuse du néant et du vide. Il me semble alors que tout est mensonge et vanité… Les baisers éperdus, les paroles ardentes, les cris de volupté, qui me ravissaient hier et me créaient le ciel, lorsque je les évoque à ces heures d’observation féroce et implacable, ne m’apparaissent plus que comme des comédies, faites pour me tromper !… Oui, oui la douce amie qui, cette nuit, se pâmait sur mon cœur, se mourait sur ma bouche, hurlait son allégresse, s’abandonnait alors à un merveilleux cabotinage… Elle ne m’aimait pas !…

Cependant je crois à l’amour ! Je sais que la femme ne peut vivre sans passion, sans rêve, sans magnifique folie… Mais, il me semble impossible qu’on m’aime vraiment, Moi… Je suis hanté sans cesse par l’idée qu’aucune de celles que j’ai chéries, n’a été sincère, vraiment et totalement amoureuse… Alors je cherche à découvrir les raisons qui les poussaient à se livrer, si éperdument, à moi… Et je découvre toujours, des causes à leurs transports, à leurs abandons… Des causes absurdes, sans doute, invraisemblables… car la seule chose qui me semble impossible, c’est que je puisse être aimé, pour moi, tout simplement…

Ainsi, ne découvrant aucun motif raisonnable pour expliquer que Marcelle me jouât, elle aussi, cette parodie de l’amour, j’en arrivais à conclure que c’était une de ces femmes à tempérament excessif, qui recherchent un homme pour la sensualité robuste et raffinée qu’il sait offrir à la gloutonnerie de l’amante, mais que son cœur demeurait vierge, aux heures les plus superbes de l’union amoureuse…

Non, jamais je n’avais ressenti, dans ses bras, cette sécurité profonde et apaisante d’être aimé délicieusement, totalement, souverainement…

L’ai-je connue jamais ?

Un soir cependant… Ce fut comme le frôlement d’une aile angélique, qui me caressa le cœur.

Nous étions assis, sur un banc, devant le grand lac du Bois de Boulogne. Nous étions seuls, loin de la voiture qui nous avait amenés… Nous ne parlions plus… nous admirions le frémissement des eaux, sous la clarté lunaire.

— Mais si j’allais t’aimer ? me dit-elle tout à coup.

Ce soir-là, ma tendresse pieuse et passionnée l’avait emportée loin, très loin, dans l’azur et le trouble lumineux du paradis des rêves ; elle s’abandonnait, un peu émue, à la douceur d’être adorée, cajolée, câlinée.

Ses yeux s’alanguissaient. Sa gorge palpitait. Ses doigts, plus frémissants, se nouaient à mes doigts…

« Mais si j’allais t’aimer ! » me redit sa voix douce.

Et je lui répondis lentement, pleurant presque :

— Il ne faut pas m’aimer. Non, non, je ne veux pas que tu sois amoureuse. Ce songe d’un soir d’été s’évanouira demain, et ton émotion, dans une heure s’apaisera. Baignée, enveloppée d’amour et de caresses, un instant, tu as pu croire que ton âme s’ouvrait, que ton cœur se livrait… Non, non, c’est une erreur, une illusion, ma Belle !… Que tes yeux attristés reprennent leur gaieté ; et que ton doux sourire, ce sourire magicien qui te fait plus jolie, refleurisse ! Voyons, rions, rions, ma mie !…

« Tu m’aimerais !… Allons !… Mais tu n’y penses pas… Non, ce serait déchoir, et tomber de l’autel où ma piété ardente, depuis des jours te hausse !…

« Ni ma fiancée, ni mon amante… Mieux que cela. Tu es, et dois rester mon Idole chérie…

« Une femme, qu’on aime simplement, qu’on chérit… et que demain peut-être on n’aimera plus !

« Non… non… Tu m’as créé un rêve plus splendide, ô mon Idole !…

« Les heures s’envolent, l’amour décroît…

« Les jours se passent, et ma ferveur est plus grande, plus forte ; sans cesse elle s’épanouit en floraisons géantes.

« Mon adoration tumultueuse et ardente, vois-tu, c’est toute ma vie ! Et je veux la garder…

« Tu le vois, ma chérie, il ne faut pas m’aimer…

« Sois bonne et douce ; sois la divinité qui accorde sa beauté, son charme, sa splendeur et qui se laisse aimer ! Sois l’image de marbre, qui ne s’anime pas et demeure impassible quand le fervent s’exalte ! Sois le Dieu qui sourit — mais d’un sourire exquis, de bonté, de pitié, d’orgueil peut-être aussi, d’être tant adoré !… »

J’attendais sa réponse avec une douloureuse palpitation.

L’heure était solennelle…

Si vraiment elle m’aimait, Marcelle allait enfin, dans ce merveilleux paysage nocturne, me crier sa tendresse sincère, passionnée…

Elle ne parla pas. Mais elle m’offrit sa bouche…

Ah ! qu’il était amer, son baiser, ce soir-là

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