XVII

Je marchais, allègre et fier. Riquette, à mon bras, rayonnait de jeunesse et de belle humeur. Je rencontrai sur les boulevards quelques amis du Cercle, et mon orgueil fut réjoui. Je me sentais rajeuni, triomphant. Dieu ! qu’elle était jolie, ce jour-là ! Enveloppée de la tête aux pieds dans un grand manteau de voyage en drap beige, qui dessinait merveilleusement les courbes ondulantes et gracieuses de son corps, coiffée d’un chapeau de feutre qu’ornait un panache de plumes, elle avait une allure de reine, de conquérante.

Les regards des passants lui rendaient hommage. Ma vanité de vieil amoureux se gonflait de ces admirations.

Riquette semblait inquiète, préoccupée. Quand nous traversions les foules qui, chaque jour, se coagulent à certains points des boulevards, elle me disait :

— Ami, fais bien attention : veille sur notre fortune. Les rues sont pleines de voleurs, ne laisse pas enlever ton portefeuille. Que deviendrions-nous ?

Je voulus lui acheter des robes, des lingeries coquettes. Elle refusa :

— Non, non, mon chéri. Il ne faut pas faire de folles dépenses, je ne veux pas. Je suis devenue raisonnable et économe comme une petite bourgeoise, comme une paysanne même ; puisque nous allons vivre désormais en gens sérieux, à quoi bon ces luxes inutiles ?

— Mais, lui répondais-je, je veux que tu sois toujours belle, et que ta beauté se pare de toutes les fanfreluches qui la rendent plus superbe…

— Oh ! le vilain. Ne suis-je donc pas assez désirable, assez jolie, quand je suis toute nue ?

— Tu as raison, mon adorée.

Traversant la place de l’Opéra, j’aperçus mon ami Mortier. Il vint à moi, et me prenant la main :

— Ah ! mon ami, je te retrouve enfin !… Si mademoiselle veut bien le permettre, j’ai quelques mots à t’adresser, en particulier.

Riquette pâlit, hésita un instant, puis lâchant mon bras, s’écartant un peu :

— Volontiers ! répliqua-t-elle. Ne vous gênez pas.

Alors Mortier parla. Il voulut me donner des conseils :

— Tu es un fou ! À ton âge, il faut renoncer à ces liaisons dangereuses. Tu t’es ruiné. Quand tu n’auras plus un sou, ta maîtresse te lâchera. Pense à la pauvre femme, qui a passé sa vie avec toi et que tu as condamnée au douloureux isolement de la vieillesse. Retourne chez elle ; la pauvre femme ne demande qu’à pardonner… Sois raisonnable, enfin…

Furieux, je m’éloignai :

Riquette voulut déjeuner et dîner dans des restaurants très modestes.

J’étais, au fond, ravi de cette transformation. Je ne reconnaissais plus la Riquette frivole et écervelée des premiers mois de notre liaison.

Nos babils édifiaient les châteaux en Espagne de notre prochaine retraite : nous avions décidé que nous irions au pays du ciel toujours bleu et de la mer d’azur. Nous habiterions, là-bas, une petite villa fleurie comme un nid, et cachée dans les mimosas, les orangers, les roses.

— Nous dormirons sur des lits de fleurs, me disait Riquette. Nous effeuillerons des œillets, des tubéreuses, et nous nous aimerons au milieu des parfums. Nous vivrons des rêves, nous nous croirons au paradis des fées.

Et, tout en marchant, elle se pressait, câline et caressante, contre moi, me frôlant de son corps, dont je sentais la tiédeur et la souplesse voluptueuse à travers les étoffes ; ses petits doigts se crispaient sur mon bras. Et, toute frissonnante, elle murmurait :

— Je t’aime ! Je t’aime…

Toutes nos dispositions étaient prises pour le prochain départ. Nous avions choisi le train qui nous emporterait, le lendemain, au pays du soleil ; il partait le matin, vers huit heures.

Sitôt la nuit venue, nous étions de retour dans le petit appartement de Riquette. Nos malles furent bouclées : nous avions terminé nos derniers préparatifs.

— À dodo ! fit Riquette. Je veux faire de beaux adieux à cette petite chambre où tu m’as ramené le bonheur.

Elle m’enlaça dans les replis de son corps, avec des enroulements et des enveloppements de couleuvre.

Ses lèvres gourmandes ne quittaient plus ma bouche. Elle avait des emportements tumultueux et fous.

Avec cette sensuelle, on n’avait pas à craindre la satiété qui étrangle et étouffe la plupart des amours.

Sa caresse semblait toujours nouvelle. Chacun de ses baisers avait, semblait-il, une saveur neuve, un goût plus délicieux.

Les ivresses succédaient aux ivresses.

Jamais encore, non, jamais ma Riquette ne m’avait témoigné sa tendresse passionnée avec une pareille frénésie.

Par instants, elle me criait :

— Tu me rends folle !… Moi qui ne voulais pas t’aimer, je suis maintenant pincée, bien à toi, jusqu’aux moelles, jusqu’au cœur ! Que m’as-tu fait prendre, dis… pour que je sois devenue ainsi, moi qui n’avais pas autrefois de plaisir à l’amour… Je suis enragée, maintenant… je voudrais ne jamais sortir de tes bras, vivre toute ma vie, là, contre toi, dans notre lit. Cela seul est bon ; cela seul vaut la peine de subir l’existence. Je t’aime, je t’aime, à en mourir…

Mon orgueil attribuait ces grands transports de volupté à l’énergie de mon amour, à l’impétuosité de ma passion. Oui, oui, Riquette disait vrai : elle s’était animée dans mes bras.

La Galatée de marbre pur était devenue une palpitante chair, une incomparable voluptueuse.

Et les heures tintaient, tintaient à la pendule ; la nuit s’avançait. Nos bouches ne se déliaient pas.

Pourtant, une torpeur m’envahissait. Mes yeux se fermaient ; mon esprit s’alourdissait… mais les baisers de Riquette me brûlaient, me disputaient au sommeil.

L’anéantissement, très doux, m’accabla à la fin ; je cédai, ne pouvant plus déclore mes paupières terrassées…

Et j’eus un cauchemar : Riquette, vêtue, enveloppée dans son manteau, avait ouvert la porte : elle me disait adieu, puis elle disparaissait. Je voulais m’élancer, pour la retenir ; mais j’étais cloué, écrasé sur le lit ; je m’acharnais inutilement en efforts stériles pour me lever, courir, reprendre mon amie… et je demeurais seul, paralysé, enchaîné dans un noir cachot, où il n’y avait plus désormais que du noir et de la ténèbre…

Un cauchemar ?…

Quand j’ouvris les yeux, au matin, la petite chambre était inondée de soleil. Riquette, sans doute, déjà levée, avait écarté les tentures… L’esprit lourd, les paupières pesantes, j’aperçus nos malles près du lit, et je me souvins qu’il fallait se lever de bonne heure, pour partir.

Ma petite amie, moins paresseuse, était, pensai-je, à faire sa toilette.

Mais, au bout de quelques minutes, le silence qui régnait dans le petit appartement m’étonna.

J’appelai :

— Riri, Riri !

Je répétai :

— Riri !

Et soudain, ma voix suppliante hurla :

— Riquette, Riquette, Riquette !

J’étais debout. Je courus au petit salon.

Elle n’était pas là !…

J’ouvris la porte. Je me précipitai, en chemise, dans l’escalier. Je rencontrai la concierge.

Anxieux, défaillant, je demandai :

— Avez-vous vu Riquette ?

La femme sourit.

Je lui criai encore :

— Avez-vous vu Riquette ?

J’entendis cette réponse :

— Il y a plus de deux heures qu’elle est partie !…

— Partie ?…

J’éclatai de rire et je retournai dans l’appartement :

Partie !… Elle était descendue, sans doute, pour retenir la voiture qui nous conduirait à la gare, ou pour acheter des objets nécessaires… peut-être des adieux à faire, à une amie…

Mais, tout en voulant ressaisir cet espoir, je savais bien que tout était fini, à jamais, irréparablement.

Précipitamment, je m’habillai…

Un cri jaillit, inconsciemment de mon gosier.

Mon portefeuille, avec notre pauvre petite fortune, avait disparu…

Je fouillai mes poches, les retournai…

Riquette avait pris les cinquante mille francs…

Ah ! la gueuse ! ah ! la gueuse !

Ainsi tous ses baisers, toutes ses caresses, et toutes ses douces paroles — tout cela, mensonge, imposture, duperie ; la coquine ! la misérable !

Elle avait joué cette comédie, pour me voler…

Pour me voler !…

Eh bien ! non, je ne serais pas victime de cette coquine !

Pendant des mois, des mois, j’avais tout subi : trahisons, rebuffades, injures.

Mais je tenais ma vengeance, maintenant… Je ferais arrêter la voleuse, sans pitié, sans remords. On la retrouverait facilement ; la police parisienne est habile, avisée. Oui, déjà, je voyais Riquette arrêtée, jugée, condamnée, emprisonnée… Sitôt vêtu, je me dirigeai vers le commissariat. Pour arriver au bureau, j’avais deux étages à gravir…

Et, tout en montant cette dernière étape de mon douloureux calvaire, je me sentis repris, reconquis par ma lâcheté, par la crainte du sacrilège, que j’allais commettre, en accusant celle qui avait été mon idole, mon adoration.

Ma main, déjà posée sur la porte du bureau de police, n’eut pas la force de l’ouvrir…

Et je redescendis lentement l’escalier.

Comments

Loading comments…