XVI

Après minuit, terrassé, épuisé, le cerveau et les moelles vides, j’allais m’endormir dans les bras de Riquette. Mais, soudain, sa voix secoua mon anéantissement :

— Coco, parlons sérieusement cette fois. Il faut être raisonnable. Tu partiras demain.

— Partir ! pourquoi partir ?…

Je pleurnichais, attristé, brutalement épouvanté au milieu de ma douce et pesante sécurité. Quel nouveau caprice allait la séparer de moi, me ravir le régal nécessaire de ses baisers et de sa chair ? Tout mon être se révolta, et je criai, furieux :

— Non, non, non, je ne partirai pas !

Elle riposta :

— Comme tu voudras. Alors, c’est moi qui décamperai.

— Non, non, non, tu ne me quitteras plus.

Elle s’écarta de moi, délia la douce chaîne que me faisaient ses bras.

— Comme tu voudras. Mais nous ne pouvons pas vivre seulement d’amour et d’eau fraîche, et je n’ai plus le sou… nous n’aurons rien à bouffer demain.

Elle avait retrouvé sa voix rauque et glaciale des mauvais jours.

Mais, déjà, la joie se rallumait en moi. Et, sans attendre, je lui aurais crié : « Mais, petite folle, tu ne sais donc pas que je suis riche encore, riche de cinquante mille francs !… » si maintenant, dans ma sécurité, je n’avais voulu m’amuser un peu de sa crainte de la misère, pour mieux jouir ensuite de son allégresse, lorsqu’elle saurait.

En même temps, un orgueil et un immense bonheur me ranimaient. Ainsi, vraiment, me croyant ruiné, elle m’avait accueilli, elle m’avait aimé…

Aimé… oui, passionnément, follement, incomparablement, durant ces journées de tendresse et de volupté sans pareilles !…

Elle reprit :

— Écoute, et ne te fâche pas : nous resterons ensemble. Je sens, en effet, que maintenant, je ne pourrais plus vivre sans toi. Mais comme il faut payer le propriétaire, le restaurateur et toute la sale bande des mercantis qui nous vendent le sommeil, la pâtée, chaque jour, pendant deux heures, je te quitterai. Tu ne me demanderas jamais ce que je vais faire… tu pourras être tranquille, mon loup, je ne te tromperai pas, car on ne trompe son homme, avec ceux qui paient, que lorsqu’on prend du plaisir…

L’infâme marché qu’elle me proposait m’était une preuve, la plus forte de toutes, de sa sincérité, de son amour, de son désintéressement. Je me sentis le cœur envahi d’une gratitude et d’une affection infinies.

Sans répondre, je voulus attirer Riquette, m’anéantir dans l’incomparable douceur d’être si merveilleusement aimé…

Sa voix, de plus en plus dure, balbutia :

— Tu acceptes ?… Hein ?… Tu veux ?… C’est entendu ?…

Je répondis :

— Ah ! Riquette, divine et délicieuse Riri, je te veux à moi seul, toute à moi. Le sacrifice que tu me proposais est inutile… J’ai quelque argent encore, Riquette, assez pour être heureux encore longtemps, longtemps, en étant raisonnables, puisque tu m’aimes et que je t’adore.

— C’est vrai ? cria-t-elle, c’est bien vrai ?…

Sa voix s’était radoucie, ses bras me reprenaient…

— Oh ! mon coco, on s’en ira bien loin, dans une petite maison, à la campagne, on vivra pour cent francs par mois. Combien as-tu ?… Cinq mille francs ?… Dix mille ?…

Lentement, je prononçai ;

— Cinquante mille…

Elle répéta :

— Cinquante mille… c’est bien cinquante mille francs ?… Non… Tu veux rire… Mais c’est une fortune, ça !… Et dis-moi bien vite, où as-tu caché ce trésor ?…

— Au Crédit Lyonnais…

Vivement, elle m’interrompit :

— Oh ! tu es bête ! Ces maisons de finance, ça n’est pas sûr. J’ai eu un ami, dernièrement, qui était employé dans une banque et qui me disait que ceux qui confient leur argent sont des poires. On ne sait pas ce qui peut arriver. Un beau jour ça craquera comme le Panama, et des tas d’idiots perdront encore leur bonne galette, se trouveront sur la paille. Écoute-moi, mon coco. Demain, demain matin, tu iras chercher ton argent, et tu le garderas, sur toi, ou dans un vieux bas, caché au fond d’une armoire comme les paysans. Et nous ne resterons pas plus longtemps dans ce sale Paris… Tu m’emmèneras où tu voudras, pourvu que ce soit loin, très loin. Tu veux ?

J’embrassai Riquette, et ce baiser fut ma seule réponse.

Et cette nuit-là, jusqu’au matin, on babilla, on s’aima. Riquette était folle de joie, folle de volupté…

Elle me répétait, entre deux caresses :

— Tu sais, dès après-demain, je veux partir ; juste le temps de faire sa malle !

— Pourquoi tant se hâter ? demandai-je.

— Pourquoi ?… Parce que maintenant j’ai peur de Paris. Je vois le bonheur si près de moi, si près, que j’ai la terreur de le perdre, de ne pas l’atteindre…

— Rassure-toi, Riri ; je suis prêt à partir, sitôt qu’il te plaira. Nous irons ensemble, demain matin, retirer notre petite fortune du Crédit Lyonnais. Et nous irons aussitôt vers une gare.

— Non, non ! C’est tout de même un peu trop de précipitation. Je demande une journée, pour m’acheter quelques chemises, des rubans, des souliers, et faire nos malles. Et, comme je n’aime pas voyager la nuit ; après-demain, je l’ai dit, nous nous embarquerons pour le pays de notre éternel amour…

Je murmurai :

— N’est-ce pas une folie que nous faisons là, Riquette ?… Réfléchis, tu es jeune, toi, et moi je suis vieux. Nous enterrer dans un coin perdu, seuls, toujours seuls… Cela ne sera pas bien gai pour toi… Tu t’ennuieras…

— Non, non… nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer… Le jour, s’il nous arrive de ne savoir que faire, nous nous coucherons… et au lit, est-ce que j’ai l’air de m’y embêter ?… Ah ! mon chéri, comme on s’aimera… toujours, toujours… la nuit et le jour… Comme ce sera bon d’être tranquilles, de n’avoir pas à penser à toutes les misères de la vie ; ah ! comme je te serai reconnaissante de m’avoir arrachée à cette vie atroce et ignoble, pour quoi je n’étais pas née !… Ah ! j’ai eu du malheur, va, depuis le jour où je t’ai connu. Auparavant, certes, je n’étais pas riche, je menais une vraie vie de bohême : mais tu sais, j’étais une fille honnête… rappelle-toi… je t’ai résisté durant des semaines, et je ne me suis donnée à toi que le jour où j’ai senti que je t’aimais… Oh ! je sais… j’ai fait des bêtises ensuite, des choses que je déplore. Je t’ai causé de la peine souvent. Mais, je le jure, je n’étais pas aussi coupable que tu pouvais le croire… Non. Cette existence, trop belle, que tu m’avais faite brusquement, m’avait grisée… puis, au théâtre et au concert, on est entraînée malgré soi. C’est fatal, inévitable. On vit au milieu de la plus affolante prostitution ! C’est abominable. Mon pauvre chéri, je n’étais plus Riquette, ta petite Riquette aimée… Ah ! quand je pense à ces mois de débauche, de saoulerie, je pleure, je suis navrée…

Et, en effet, la mignonne sanglotait. Son repentir était douloureux. Je la consolai :

— Ne songeons plus au passé, mon amie bien-aimée… Oui, l’un et l’autre, nous avons bien souffert… oublions, oublions… Espérons !…L’avenir nous sourit…

Dès sept heures, Riquette était levée, rangeait son linge dans une petite malle. Elle était nerveuse, adorable… Avant midi, j’avais retiré mes cinquante mille francs du Crédit Lyonnais, et nous portions toute notre fortune avec nous.

Dès sept heures, Riquetteétait levée.

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