III
Depuis deux mois, je suis l’ami de Riquette.
Je pourrais être son amant…
Pourquoi mon affection, qui est si tendre, si douce, si profonde à la fois, ne s’est-elle pas épanouie, n’est-elle pas devenue l’unique allégresse, la seule joie : l’amour ?…
Pourtant, c’est plus que de l’amitié qui palpite en mon cœur. C’est véritablement, réellement l’amour !
J’aime Riquette, de toutes les forces, de toutes les puissances de mon âme. Ainsi l’ai-je aimée, dès le premier jour de notre rencontre ! Mais, depuis quelque temps, mon corps aussi est tout ému par elle et désire sa chair…
Et pourtant, je reste toujours simplement son ami…
Je pourrais être son amant.
Pourquoi n’ai-je pas cueilli sur la bouche de l’adorée le victorieux baiser ; pourquoi n’ai-je pas, dans une étreinte heureuse, cueilli tout le parfum et tout le régal de sa beauté ?
Pourquoi ?…
Je n’ose pas…
Je suis redevenu jeune, oh ! si jeune. Toutes les timidités, toutes les incertitudes, toutes les délicatesses aussi de ma seizième année — que je croyais à jamais ravagées par plus de trente années de vie et de passion — ont rejailli en moi.
Comme je confiais hier à mon ami Mortier ce nouvel état d’âme, inquiétant, mais exquis, brusquement il prononça :
— C’est la crise, la dangereuse crise, qui nous prend tous entre cinquante et soixante ans ; c’est le gâtisme !…
Le gâtisme !
C’est-à-dire l’impuissance hideuse et ridicule, la déchéance du corps et de l’esprit.
Atterré, consterné, épouvanté, j’ai quitté mon vieil ami, répétant tout le jour, avec d’effroyables angoisses :
« Le gâtisme, le gâtisme ! »
Puis, ma terreur s’étant un peu engourdie, j’ai fait un examen, sévère, impartial, de ma faiblesse, mon amour pour Riquette…
Et je ne me suis pas trouvé si ridicule !…
Ma tendresse est vive et ardente ; elle m’a donné déjà des émotions charmantes, des voluptés fines et délicieuses que je préfère, oui, c’est bien certain, aux spasmes, rapides et décevants d’une nuit de vrai plaisir.
Le jour de notre première rencontre, je pouvais coucher avec Riquette : l’occasion s’est présentée encore presque chaque jour. Non, ce n’est pas l’audace qui fait défaut. Je n’avais qu’un geste à faire : l’attirer sur mes genoux, la pousser vers son lit. La mignonne, sans résistance, se fut efforcée de me donner la plus grande somme de plaisir qu’une femme peut offrir dans son enlacement.
Mais je n’ai pas voulu.
J’ai lutté contre la hantise de mon désir. Volontairement j’ai refusé la volupté qui se trouvait là, troublante, attirante, à portée de ma main.
Par impuissance ?
À cinquante ans, je suis encore aussi robuste, aussi valide qu’à trente… Près de Riquette, je suis frémissant, piaffant : la torture que je m’impose pour ne pas succomber à la tentation est douloureuse. Plus d’une fois, en quittant ma petite Riquette chère, j’ai dû courir chez Mireille, une aimable fille qui a toujours à la disposition des membres de mon Cercle un lot de dix à douze mondaines, pour les cas urgents…
Mais, pareil à un avare, il me plaît de conserver intact ce grand trésor de tendresse et d’émotion que je perdrais peut-être, dans les bras de Riquette en une minute de plaisir…
Car, il faut bien l’avouer, trop souvent la tendresse se dissipe dans la possession. Combien de fois ai-je fait cette triste expérience : des femmes ardemment chéries, follement désirées, sitôt connues, après la pleine extase, deviennent indifférentes, même quelquefois odieuses…
J’ai placé Riquette sur un autel très élevé, très beau. Elle est mon idole. Ce culte m’enchante. Pourquoi briser mon dieu ?
Riquette débute ce soir à l’Eldorado.
Jusqu’à ce jour, elle avait chanté dans des concerts de dixième ordre. Grâce à moi, elle sera bientôt une de ces étoiles que tout Paris adore, applaudit et fête.
Sa jolie voix, maladroite autrefois, un peu aigre, traînarde, faubourienne, a été rectifiée et dirigée par un maître de chant célèbre.
Un costumier fameux a fait pour Riquette de vraies merveilles ; et sous les riches costumes, la chère mignonne est vraiment transfigurée, belle et tentante comme les plus somptueuses reines de Paris. Une subvention assez coûteuse que j’ai accordée au directeur, des réclames payées au Figaro, au Gaulois, à l’Écho de Paris, ont obtenu à Riquette, simple débutante, tous les honneurs, toutes les gloires qu’on attribue d’ordinaire aux très grandes artistes. On célèbre ses imaginaires succès anciens. On vante sa beauté, sa distinction, son talent : on exagère un peu. Mais je suis sûr qu’avant peu Riquette aura justifié ces éloges prématurés.
Oh ! comme elle est heureuse de toutes ces gloires. Elle a bien l’âme et l’esprit d’une artiste !
Je me plais, ingénument, à surprendre l’éclosion de ses vanités, de ses espoirs. À tout instant, elle m’exprime sa gratitude par des phrases gentilles, à la fois gamines et sincères…
Hier soir, j’étais dans le coquet petit appartement que je lui ai fait installer. On venait de lui apporter, de chez Landolff, le costume qu’elle portera pour ses débuts : une robe courte très décolletée, en merveilleux tissu brodé, qui encadre les fleurs de sa gorge d’une guirlande fastueuse de tournesols et de boutons d’or, et qui révèle toute la magnificence de son jeune corps.
Riquette voulut l’essayer :
— Il faut que vous soyez, m’a-t-elle dit très doucement, le premier à m’admirer.
Et, devant moi, elle se déshabilla, totalement. Elle enleva sa chemise avec la triomphante et orgueilleuse chasteté de la beauté parfaite.
J’eus alors la vision infiniment adorable et troublante de sa nudité de fière, et blanche, et impeccable statue.
J’eus alors la vision adorableet troublante…
Pas un mot ne fut prononcé. Il y eut une minute délicieuse pour moi, de folie et de lutte. Je me levai, à demi, sur mon fauteuil, les mains tendues pour m’emparer de toute cette Beauté : mais je parvins à maîtriser mon désir. Riquette tenait les yeux baissés. Elle ne vit pas ce mouvement de passion.
Lentement elle se vêtit, enveloppa son corps radieux des soies légères, froufroutantes et de la robe superbe.
Elle était alors encore plus alléchante, parmi tout ce luxe d’étoffes qui la voilaient si peu, qu’en l’éclat trop vif de sa belle nudité.
Alors, câline, souple, elle vint à moi, les yeux brillants, pleins de joie. Et lentement elle se posa, lourde, chaude, sur mes genoux, à califourchon, ainsi qu’un bébé joue au dada sur sa nourrice…
Je me sentis défaillir. Toute la caresse de ce corps pesant sur moi m’invitait à goûter enfin l’ardente joie désirée, espérée…
Mais je n’osai ni un geste, ni un mouvement, ni une parole.
Et Riquette se redressa, un peu souriante. Il m’a semblé qu’il y avait alors dans ses yeux, comme de la tristesse, de la pitié… Oui, oui, de la pitié… Chère petite amie, oui, elle a cru… Comme Mortier, elle a pensé ;
« C’est du gâtisme ! Il ne peut pas.
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