IV

Depuis trois mois, Riquette est une reine de Paris.

Ses toilettes, étranges, magnifiques, d’une royale impudeur, qui encadrent et soulignent chaque splendeur de son corps, ont suffi au public parisien pour s’enthousiasmer de suite et sacrer souveraine ma chère petite amie.

Elle n’a aucun talent. Elle chante mal. Elle ne sait pas se tenir sur les planches. Cependant je lui ai donné des maîtres de chant et de maintien renommés, qui ont la réputation de transformer rapidement une fille de cuisine ou une gardeuse de dindes en chanteuse de café-concert.

Riquette sait qu’elle est très belle, et ne veut devoir son succès qu’à sa beauté : peut-être aussi est-elle paresseuse, nonchalante, sans vraie ambition artistique.

Autrefois, ses engagements étaient de cent cinquante à deux cents francs par mois ; la semaine dernière, un agent lyrique lui a proposé vingt mille francs pour une tournée de deux mois en Russie ; et ce pourvoyeur a osé ajouter :

« N’oublions pas les grands-ducs ; vous mettrez de côté deux cent mille francs pendant votre séjour au pays des boyards. »

Il est juste de constater que cette métamorphose m’a coûté en toilettes, bijoux, affiches et réclames, plus de cinquante mille.

Cet amour de vieillard — je ne suis pas de ces jocrisses qui se croient seulement mûrs à cinquante ans — me conduirait à la ruine, que je n’en serais aucunement étonné. Voici déjà que ma pauvre femme, épouvantée de mes prodigalités, demande aux tribunaux la séparation de biens. Précaution inutile ; je me sens capable aujourd’hui de semer toute ma fortune à moi, pour mon idole, mais je ne commettrai jamais l’escroquerie conjugale, très admise dans notre monde, qui consiste à dépouiller notre femme légitime de son avoir, de son apport dotal.

Car, maintenant, je suis l’amant de Riquette ; j’ai possédé toute la beauté, toute la joie, toute la gloire de son jeune corps de souveraine : oui, j’ai connu, par elle, le suprême bonheur qu’aucun amour, jusqu’à ce jour, il me semble, ne m’avait donné.

Comment ai-je eu subitement l’audace de me jeter sur elle, de la prendre, de la posséder, moi qui depuis des mois n’osais pas cueillir la douce ivresse, et qui tremblais comme un enfant, rien qu’à baiser le bout de ses doigts, un coin de sa nuque, les ondes de ses cheveux ?

Il a fallu pour cela toute l’exaspération, tout le trouble jetés dans mon esprit et dans mon cœur par la lâcheté et l’ignominie d’une lettre anonyme.

« Savez-vous, me disait cette lettre, que vous êtes la risée et le jouet de tous ceux qui vous connaissent ? Est-il possible qu’un homme de votre âge soit atteint, à un tel degré, d’impuissance et de gâtisme ? Vous entretenez une petite grue, vous vous ruinez pour elle, et vous n’êtes pas même un de ses amants. Elle couche avec le premier venu, elle a un amant de cœur : quel rôle jouez-vous dans cette comédie ? Je suis un de vos amis, j’ai de l’estime et de la sympathie pour le nom que vous portez et qu’on galvaude malproprement. L’avant-dernière nuit, chez Maxim’s, à deux heures de la nuit, Riquette soupait avec quelques petits journalistes : Jean de la Mandoline, Louis de Pique-Assiette, Gaston d’Empoigne, et elle était grise, — cela lui arrive souvent. Elle se mit nue sur la table, dans une gerbe de fleurs, et se laissa ensuite aimer, cyniquement, devant la bande, par un de ses compagnons. Quelqu’un s’avisa de dire alors : « Et ton vieux, crois-tu qu’il ferait un nez, s’il entrait ? — Mon vieux, répondit Riquette, je m’assieds dessus, tiens, comme ça ! » Et détachant une rose de la corbeille, elle fit le geste et aplatit la fleur.

« Voyons, mon cher, brisez cette liaison dégradante ; cela vous sera facile, puisque vous n’êtes même pas son amant ; du moins c’est elle qui le crie à ses amies, à ses camarades de concert… Je n’ose vous dire à quel point vous devenez ridicule, grotesque. Vous êtes une poire, en un mot !… »

Chacun de ces mots pénétrait en mon cœur comme la pointe empoisonnée d’un poignard. Pendant deux heures je relus et relus la lettre infâme, croyant par instants que ce n’était qu’une basse et ignoble vengeance, puis, ensuite, convaincu que tout était vrai, bien vrai : il m’était du reste facile de vérifier l’accusation. Je n’avais qu’à interroger un de ces jeunes hommes dont les noms m’étaient cités : pour cinq ou dix louis, il me serait facile d’acheter leur témoignage.

Je m’arrêtai un instant à cette résolution.

Puis, j’eus honte de cet espionnage qui m’eût avili, moi le premier.

Pendant toute la journée, je formais mille projets : le plus sensé, c’était de rompre, sans phrases, brusquement : j’enverrais à Riquette un bouquet et une vingtaine de mille francs, ce serait agir en galant homme ; tous mes amis approuveraient et m’estimeraient.

Mais à la pensée de ne plus la voir, de ne plus flâner le soir dans sa loge, de ne plus me griser des rayons de ses yeux et de l’odeur chaude de sa peau, quand elle se déshabillait, je ressentais un désespoir horrible, une épouvante douloureuse. Et je me résignais presque à accepter ce rôle que je jouais, depuis plusieurs mois, d’imbécile, de gâteux, de poire…

Et le soir, je retournai au concert, résigné, plus que jamais asservi, stupide.

Mais, quand, après avoir chanté, Riquette entra dans sa loge, suivie d’un jeune homme qui, sans s’inquiéter de ma présence, se mit à s’emparer des seins de mon amie et à les couvrir de baisers, une folie furieuse s’empara de moi. Je jetai l’homme à la porte, je me précipitai sur Riquette et je m’écriai :

— Ah ! j’en ai assez ! On se moque de moi ! Je ne veux plus être votre jouet, votre poire !

Riquette, sans la moindre émotion, murmura :

— T’es bête, mon ami… Qu’est-ce qui te prend ? Parce que ce petit m’a embrassé le bout des nichons. C’est un journaliste, il me fait des articles à l’œil. Quand on est artiste, on est bien obligé de subir ces bêtises-là…

Je balbutiai :

— Ces bêtises-là !…

Riquette reprit :

— Voyons, bibi, tu sais bien qu’ils sont à toi, rien qu’à toi, mes gros nichons…

Voyons, bibi, tu sais bien qu’ilssont à toi…

Alors, j’eus le vertige… Je voulus effacer, sur la peau douce, si blanche, si rose, si parfumée de mon idole, la souillure de l’autre baiser. Je fus violent, brutal. Et désormais, irréparablement, j’ai un remords triste, une mélancolie amère, au souvenir de cette soirée. Dans cette loge étroite, banale, surchauffée, mal fermée, j’ai eu la première étreinte de celle que j’aimais d’un amour tendre et joli. Moi qui attendais avec ferveur l’heure suprême de la communion d’amour, et voulais en goûter les extases, religieusement, pieusement, dans quelque somptueuse retraite fleurie, je l’ai brutalement et bêtement violée — car une telle possession brusque, bestiale, est un véritable viol…

Oh ! comme une fois l’exaltation tombée, j’ai senti le dégoût, la rancœur pénétrer en moi. Je n’osais plus regarder Riquette. Elle ne disait rien. Elle semblait étonnée. Non, vraiment, elle n’avait pas l’attitude d’une fille, d’une gourgandine. Elle était triste ; elle pleurait comme moi sans doute l’angoisse et la banalité de notre première étreinte.

Et pourtant, je sentais bien que mon amour — le bel amour flambant toujours pur dans mon cœur — n’était pas atteint par l’ignominie de mon acte.

Mais je craignais maintenant que l’affection de Riquette, son attachement très réel pour moi n’eussent été flétris par mes allures autoritaires et exigeantes, par ma prise de possession, digne d’un goujat, d’un palefrenier…

Je balbutiai :

— Riquette, bonne, bonne petite amie, m’aimes-tu toujours un peu…

Elle répondit :

— Je t’adore, gros bébé !

Mais c’était des mots, des mots glacés, qui me donnèrent au cœur un frisson lamentable…

Et je compris qu’il me faudrait de nouveau reconquérir son petit cœur, effacer le souvenir de l’acte ignoble par une affection infiniment tendre et désintéressée, par une surhumaine bonté, par un culte plus fervent, plus doux, plus passionné.

Dès le lendemain, je lui envoyai un rang de perles de trente mille francs… elle le désirait depuis si longtemps… et j’avais été assez pingre pour ne pas exaucer sur-le-champ son désir…

Comments

Loading comments…