V
Quand on est jeune, on ne sait pas aimer. On est ardent au plaisir, on a de belles vaillances sensuelles, on accomplit des miracles ; on émerveille ses maîtresses. Mais on n’aime pas : on ne sait pas aimer.
Et, cependant, on est aimé… Je me rappelle mélancoliquement mes aventures, mes fredaines, mes folies anciennes de vingt à quarante ans. Je possédais alors le don fatal d’attirer les maîtresses, de les séduire, de les charmer. Celles que j’avais tenues, une nuit dans mes bras, voulaient demeurer l’amie fidèle et soumise, me donner désormais tout leur amour et toute leur vie. Me donnais-je assez de mal pour les éloigner, ces femmes collantes !
Toute ma tendresse s’épuisait en une nuit d’amour. Il fallait chaque jour une femme nouvelle à ma fantaisie ; je les estimais, les unes et les autres, juste autant que la fleur qu’on met une soirée à sa boutonnière, et qu’on jette ensuite à la rue…
Mon amour pour Riquette a survécu à l’épreuve de l’étreinte,
Je redoutais cette heure angoissante de la possession ; je la retardais, dans l’épouvante qu’elle sonnerait la mort de ma fraîche et délicieuse affection.
Au contraire, il me semble que le lien est maintenant plus fort, plus tenace.
Riquette, de son côté, est plus aimante, plus câline.
Chaque jour, de deux à quatre heures, nous nous aimons, passionnément, comme des fous,
J’aurais voulu vivre avec elle, chez elle, ne jamais plus la quitter. Mais elle m’a fait comprendre que sa situation d’artiste en vogue, de petite étoile de concert parisien, s’oppose à mon projet, dont la réalisation l’eût également enchantée. Le soir, après le spectacle, elle a besoin de repos. Elle rentre, bien sagement, la chère enfant, et dort seule, comme une petite pensionnaire. Sa santé, du reste, n’est pas robuste,. Les dures années de gêne, presque de misère, qu’elle a subies, l’ont anémiée. Le docteur lui a imposé un régime sévère. Parfois je me reproche mes exigences sensuelles, mes caresses quotidiennes ; mes baisers trop fréquents, qui la fatiguent.
Ce n’est pas l’appétit charnel, le besoin brutal et gourmand de ma chair irritée qui me jette chaque jour sur la beauté de ma très chère petite amie.
C’est un peu la vanité de lui prouver que, malgré mon âge, je suis jeune encore. Elle est émerveillée de ma robustesse. Elle me disait dernièrement, dans son pittoresque langage de gamine montmartroise : « T’es épatant, mon chou, tu me tues, tu me fiches à bas. Qu’est-ce que tu prends donc, pour être aussi chaud qu’un moineau ?… »
Mais c’est par-dessus tout, l’émotion profonde, immense, de voir les beaux grands yeux de mon aimée, s’animer dans les flambées glorieuses de l’extase et de la volupté. Oh ! ces yeux, comme ils s’éclairent alors : leurs reflets divins me pénètrent, me ravissent, me font connaître la suprême et pure joie.
Je suis certain que Riquette m’aime.
Elle m’aime de tout son cœur et de toute sa chair. Ses soupirs, ses râles, ses cris témoignent triomphalement son allégresse voluptueuse…
Je suis cependant méfiant, sceptique. Je sais qu’il est facile de jouer d’odieuses comédies, que la plupart des femmes simulent les transports et les rages de la joie, pour affoler leurs amants, les soumettre, les subjuguer.
Mais Riquette est sincère…
Je le sens bien. Pourquoi, du reste, se donnerait-elle la peine de me leurrer. Jolie et jeune comme elle est, applaudie et admirée tous les soirs, elle a le droit maintenant de choisir son amant parmi les hommes les plus riches, les plus généreux.
Ce n’est donc pas une ignoble raison d’intérêt qui l’attaché à moi. Elle m’a, du reste, dit bien des fois que des millionnaires mettaient leur fortune à ses pieds : elle m’a fait lire des lettres passionnées, signées de noms connus de financiers, de grands fêtards. Si elle voulait, elle aurait comme les autres, voitures, hôtel, bijoux superbes. Pour accepter la très modeste situation que je puis lui offrir, — cinq mille francs par mois, maintenant, — il faut bien qu’elle m’aime, un peu — beaucoup — passionnément…
À cinquante ans passés, voici que j’effeuille la marguerite…
Je suis jaloux, ai-je dit. Oui, férocement jaloux, moi qui ne l’ai jamais été…
Il y a quelques jours, j’ai ressenti une douloureuse angoisse, j’ai cru en mourir.
J’étais allé ce soir-là voir ma petite amie, au concert. Elle était en scène. Dans les couloirs, en l’attendant, j’entendis une conversation de femmes.
— As-tu vu, disait l’une, le collier de perles que Riquette a ce soir au cou ? Ça vaut trente mille francs.
— La garce, répondait une voix aigre, elle a pour plus de deux cent mille francs de bijoux, aujourd’hui. Elle a de la veine, celle-là. Son vice est une mine de diamants et de pierres précieuses…
— On dit que ces choses-là ne s’usent pas, clama une voix grasse de cabot ; mais Riquette usera le sien… elle en abuse vraiment… Tout Paris y passera…
Riquette revenait à ce moment, emmitouflée dans la soie d’un manteau que sa femme de chambre avait jeté sur ses épaules. J’aperçus les perles : c’était un ruissellement éblouissant sur la gorge rose. Je balbutiai :
— Riquette, Riquette, qui donc t’a donné ce collier ?…
Ses yeux s’assombrirent, son front se plissa. Un frémissement l’agita tout entière. Elle répondit :
— Ah ! mon vieux, pas de scènes ici. Qui t’a prié de venir ? Tu me mouchardes, maintenant ! Je n’aime pas ce genre-là. Suis-je donc ton esclave ?… En voilà assez. Détale ! Je suis une imbécile, à la fin ! Une jolie fille comme moi, supporter une pareille existence ! Non, n’en faut plus !
Et, me poussant vers les couloirs, elle me ferma la porte de sa loge au nez.
Pendant la moitié de la nuit, je rôdai, comme un insensé, la tête en feu, à travers des rues, des quartiers inconnus. Puis, soudain, terrassé, perdant connaissance, je me jetai dans un fiacre et je pus regagner ma demeure. Je dormis lourdement. À mon réveil, vers midi, on me remit une dépêche de Riquette, contenant ces seuls mots : « Je t’attends à quatre heures. »
Je redoutais une rupture définitive, je sentais des larmes dans mes yeux : je titubais dans la rue, comme si j’avais bu trois bouteilles de champagne. Je n’osais me présenter chez Riquette ; j’étais désemparé, sans force, sans courage.
Elle me reçut cependant avec sa mine la plus aimable. Une vieille femme était près d’elle :
— Madame Lappeau, dit ma petite amie, veuillez, je vous prie, dire à monsieur le nom de la personne qui m’a donné ce collier de perles.
La vieille répondit :
— Hé ! ma pauvre enfant, mais c’est vous-même qui me l’avez acheté et qui m’avez promis de me le payer à raison de mille francs chaque mois. Je suis venue justement aujourd’hui pour toucher le premier versement…
Je jetai à la femme un billet de banque puis je tombai aux genoux de Riquette, implorant son pardon, la suppliant d’oublier mes injures, mes soupçons…
Je me jetai aux genouxde Riquette.
Riquette a pardonné…
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