IX
Le lendemain, nous attendions Marcelle qui avait promis de venir avec nous déjeuner. À midi, une dépêche nous annonça que notre voisine avait dû rentrer subitement à Paris.
M. de Santillon eut un sourire bizarre qui m’irrita. Il se leva sans prononcer une parole ; puis en entrant dans la salle à manger, il pris l’assiette révolutionnaire que Marcelle m’avait donnée, et murmura lentement :
« Pran garde au chat ! »
En disant ces mots, il me regardait sournoisement.
Je déclarai :
— Madame Vouvray est délicieuse. Cette assiette est très rare ; je ne voulais pas l’accepter. Mais elle a tellement insisté !…
— Oh ! fit M. de Santillon, vous aviez tort en refusant ! Quand une jolie femme vous offre quelque chose, il faut prendre… sans hésiter… Oui, oui, madame Vouvray est une jeune femme exquise. Elle a vraiment le cœur sur la main…
M. de Santillon ricana :
— Ah ! elle est bien bonne !… Quel lapsus mon ami… C’est votre faute, excusez-moi… Je pensais encore à l’inscription de la faïence… au chat que notre amie vous a offert en souvenir… Gardez précieusement cette assiette !…
Ainsi que tous les vieillards, M. de Santillon aime les phrases équivoques : on dirait qu’ils se sentent rajeunir, quand ils débitent des polissonneries.
Celle-ci m’agaça, et je crois que je dissimulai assez mal mon irritation…
Quelques jours plus tard je quittai la gentilhommière que n’éclairait plus la grâce de Marcelle.
Sitôt arrivé à Paris, j’allai rôder devant la maison qu’elle habitait, rue de Courcelles… Puis, brusquement, hanté par le désir de voir ma bien-aimée, je pénétrai chez la concierge :
— Madame Vouvray est chez elle…
— Elle ne reçoit pas, aujourd’hui… Mais elle n’est pas sortie…
Je n’osai pas monter. J’allai chez une fleuriste acheter une gerbe de roses, et je la fis porter aussitôt, après avoir épinglé ma carte parmi les fleurs.
Le lendemain, je reçus une lettre de Marcelle. Elle me remerciait et m’informait qu’elle se trouverait vers cinq heures, dans les salons de lecture du Grand-Hôtel…
Quel ravissement ! J’allais la revoir !…
Mais bientôt, mon esprit se tortura par mille pensées obscures.
Pourquoi, me disais-je, ne m’a-t-elle pas prié de lui rendre visite, chez elle ?…
Il y a donc quelque chose, ou quelqu’un qui l’empêche de me recevoir !…
À l’heure fixée, elle parut. Je l’attendais depuis longtemps.
Son sourire, doux et caressant, m’emplit de joie. Elle m’abandonna ses mains, murmura des mots enchanteurs.
— Comme je suis heureuse ! Vous ne m’avez donc pas oubliée. Vous m’aimez toujours un peu… Moi, je pense à vous souvent… très souvent…
— Et moi toujours, balbutiai-je…
Elle babilla…
— Que tous ces gens, autour de nous, sont gênants. On ne peut pas même s’embrasser… Avez-vous le temps de m’accompagner quelques instants… Je vais chez ma couturière… C’est très loin, avenue Victor-Hugo…
— Je vous suivrai…
— Jusqu’au bout du monde, n’est-ce pas.
Nous sortons. Sur le boulevard, je cherche une voiture fermée… Pas une seule… Nous montons dans une Victoria…
Nous sortons sur le boulevard. Je chercheune voiture.
— Levez la capote, dit Marcelle au cocher…
Nous descendons la rue Royale, la place de la Concorde…
C’est ici que Paris, capitale du monde, déploie toutes ses splendeurs, toutes ses magnificences.
La perspective grandiose des Champs-Élysées éblouit et ravit les regards. On est émerveillé. On comprend l’attirance et la gloire de la Cité superbe, sa royauté magique, son charme universel.
L’avenue est immense.
Elle se perdrait là-bas, dans les nuages d’or, et confondue au ciel, sans l’arc monumental des victoires, des triomphes, qui semble son diadème, et s’érige radieux, dans un éternel flamboiement.
De la place de la Concorde, où la voiture nous a conduits, nos yeux accoutumés pourtant à ce spectacle, s’enthousiasment encore. Marcelle est près de moi, reine de ce Paris, petite fée d’azur, avec sa robe de vapeurs bleues, son largo chapeau où frissonnent des roses d’irréelles couleurs qui semblent cueillies dans des parcs aériens. Sa main est dans la mienne ; mes doigts s’irritent contre la mince écorce des gants blancs qui me volent la caresse si chère de sa peau douce et fraîche. Mes yeux cherchent ses yeux.
Mais ses regards se perdent, vers je ne sais quel rêve d’éternelle tristesse et d’espoirs anxieux, où je suis étranger…
Ses yeux craignent les miens, à cette heure. Elle sait que je lis leurs mystères et leurs troubles. Ce soir, elle ne veut pas que j’explore son cœur.
Et l’angoisse me mord cruellement, m’étreint !…
Pourtant, je devrais être heureux de sa présence. Pourquoi ne pas jouir, en pleine félicité, de sentir mon idole si près, si près de moi, et cette victoria, qui nous isole du monde, est la nef enchantée de notre embarquement pour ailleurs ?… Elle est là, mon amour ; ah ! ne suis-je pas fou de m’inquiéter ainsi et de me torturer ?
Sa voix douce prononce des paroles indifférentes.
Non, Marcelle n’est plus près de moi. Son esprit, je le sens, s’est enfui, loin, bien loin…
Et les Champs-Élysées perdent toute leur magie. Ces arbres, ces palais, sont tristes, désolés. Autour de nous, les landaus, les fiacres, les automobiles, tournoient, s’élancent. Ah ! que notre voiture soit prise en ces remous, broyée par l’un des monstres de fer qui semblent nous menacer, leur gueule rouge ouverte et mugissante…
C’est l’heure où l’avenue resplendit dans tout son éclat. Les femmes-fleurs de Paris, les étoiles de théâtre, les idoles de Cythère, en somptueux équipages, se dirigent vers le Bois ; on reconnaît partout des visages célèbres, les princes contemporains de l’or, des arts, des lettres. Le soleil de juin, plus radieux, illumine de tous ses feux couchants l’Arc-de-Triomphe. Ce soir d’été vraiment est plein d’éblouissements…
Malgré cette lumière, en moi tout est obscur. Je n’ai plus les rayons qui, seuls, au monde sont ma clarté et ma joie : les yeux bleus de ma mie ne cherchent plus les miens : c’est le noir, c’est la nuit !
Alors je deviens lâche, et je tremble, et j’implore :
« Marcelle, tes chers yeux, je t’en prie, tes bons yeux ?…
Ô miracle d’amour ! Soudain tout s’illumine. Cette avenue jamais ne fut plus magnifique. C’est la voie triomphale et sacrée du bonheur. Nous sommes maintenant devant l’Arc Impérial. Et le vainqueur, c’est moi ; aucun Imperator ne connut allégresse, gloire, apothéose égales à celles que j’ai conquises !… Nul homme, dans les siècles abolis, dans les âges futurs ne jouira d’une heure plus enchantante que mon heure de triomphe…
Marcelle m’a donné avec ses yeux sa bouche. Oui, parmi cette foule, ne voyant plus personne, elle m’a tendu ses lèvres ; et j’ai pris son baiser, devant l’Arc-de-Triomphe, dans l’immense flamboiement d’or du soleil de juin… X
En me quittant, elle avait dit :
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