VIII
Elle marchait devant moi, à travers les allées étroites. Elle ne parlait pas… J’admirais la splendeur grasse et souple de son beau corps. J’avais la tentation de me jeter sur elle, d’emprisonner sa taille en mes mains caressantes.
Elle n’eut pas résisté, j’en étais convaincu. Je comprenais la complicité de sa chair en délire. N’avais-je pas surpris, tout au fond de ses yeux, la flamme tremblante du désir, alors que sa poitrine battait contre la mienne.
N’avais-je pas surpris, tout au fond de sesyeux, la flamme tremblante du désir ?
Mais je luttais contre ma folie. Je me disais que nous allions, peut-être assassiner notre chère tendresse, en nous possédant trop vite, à l’aube de notre amour…
Car je me rappelais ses paroles impies :
— Aujourd’hui, je te plais, tu me désires… tu veux cueillir une grappe de plaisir !…
Pourquoi les avait-elle prononcés, ces mots de crainte obscure ? Avait-elle eu alors un de ces pressentiments mystérieux qui révèlent à l’âme des femmes les secrets du futur ?… Ou bien, n’était-ce pas son cœur qui m’avait avoué ses sentiments réels, son caprice d’un jour, qui n’aurait pas de lendemain.
Souvent ainsi nous croyons lire dans les yeux d’un être aimé, sa profonde pensée, alors que nous y découvrons seulement le reflet de la nôtre…
Oui, oui, c’était bien cela : Marcelle, sous l’influence de ce printemps nouveau et de ses émois troubles, était prête à cueillir la volupté qui passe !… Sa chair se réjouirait…
Mais je voulais son cœur !…
Aussi, je pris la résolution de ne point céder à nos désirs ardents. Non, je n’accepterais pas cette trop facile conquête… Non, je ne prendrais pas la grappe de plaisir qu’elle voulait m’offrir…
Je savais bien comme est ridicule le rôle de l’amant qui se dérobe devant l’étreinte suprême et semble repousser l’amie qui s’abandonne… Mais je pensais, par cette résistance à mes désirs violents, assurer l’avenir de notre passion, démontrer à Marcelle que je l’aimais infiniment, d’un amour surhumain…
Elle traversa un bouquet d’arbres, et nous fûmes devant la rivière frissonnante qui limitait le parc.
J’aperçus alors, dans un massif d’arbustes verts, un nid de volupté. Aussitôt des visions douloureuses me hantèrent…
Il y avait, dans les feuillages, un grand hamac. avec des coussins moelleux, encore froissés, où sans doute Marcelle, les jours précédents, s’était livrée à des caresses, à des baisers. Il flottait dans ce coin, une vague odeur d’amour ; j’aperçus un bouquet de violettes fanées, et plus loin sur le sable, un gant d’homme, oublié…
Ah ! Marcelle perfide !… Tu n’étais donc pas l’amie grave et solitaire qui attendais comme moi, depuis de longs mois, l’heure douce, l’heure recueillie d’une passion glorieuse !… Petite femme frivole, tu sèmes tes baisers au hasard des rencontres et des fantaisies… Je comprends maintenant pourquoi M. de Santillon ne me répondait point, quand je l’interrogeais… Il ne voulait pas te diffamer, en me disant la vérité…
Marcelle s’était étendue sur les coussins… ses yeux demi-clos, avaient leur sourire triste d’angoisse et de mystère…
Et je restais debout, appuyé contre un arbre. Tout au fond de mon cœur s’agitait un marécage de pensées limoneuses ; de la haine, de la désolation, de la luxure, se soulevaient, tourbillonnaient. J’étais atteint par toutes ces fanges, et comme noyé dans leur épaisse bouc.
Ah ! vraiment, me disais-je, je ne suis qu’un stupide Joseph ! Une proie délicieuse de volupté s’offre à moi. Et loin de me ruer, remerciant, vers elle, je reste désemparé, accablé !… Mais aussi, la jouissance de cette chair amoureuse et qui halète de désir sera si vite passée et si vite flétrie… La femme qui se livre ainsi, sans retenue et sans résistance, au passant qui la veut, n’est qu’une sensuelle, affamée de plaisir ; sitôt qu’elle est repue, tout est fini. Nulle palpitation délicieuse du cœur ne subsiste entre les deux êtres qui tout à l’heure étaient enlacés et mêlés… Ah ! quelle sensation de détresse et de néant vous envahit alors !… Comme on voudrait pleurer !…
— À quoi pensez-vous donc, me demanda Marcelle, d’une voix ironique, presque irritée.
Elle se balançait lentement dans le hamac. Sa robe s’était soulevée ; dans la vague des dentelles légères, j’aperçus soudain ses jambes effervescentes, dont la roseur transparaissait sous les bas, d’une soie ensoleillée comme les pétales des boutons d’or. Ce fut un éblouissement. Mes mains étaient attirées par l’admirable gonflement de ces chairs savoureuses, je me précipitai. Mais au lieu de céder à la tentation de cette joie, je tombai sur le sable, pieusement agenouillé, et je m’inclinai vers les yeux de Marcelle…
Une lueur étrange les illuminait. Je m’acharnais à leur verser les fluides de ma tendresse, à les imprégner de ma ferveur et de mon amour.
Ses petites mains se lièrent sur son front, m’attirèrent lentement. Une douceur suprême m’apparut dans l’azur pâle de ses yeux alanguis.
— Comme tu m’aimes, dit-elle !… Oh ! reste reste, longtemps… Je goûte en ce moment un apaisement délicieux, une suavité ensorcelante. Enchaîne-moi dans tes bras. Oh ! j’aimerais ainsi m’assoupir, m’endormir, en un de ces demi-sommeils lucides, où l’on garde encore la sensation troublante de la vie ; tu me presserais contre ton cœur, nos bras et nos jambes noués s’étreindraient mollement ; j’entr’ouvrirais mes paupières pour retrouver tes yeux, et toute la nuit se passerait ainsi, dans cette douceur inconnue que j’éprouve avec toi… Ton amour est exquis, bienfaisant et nouveau…
— Oh ! je veux qu’il efface toutes les empreintes anciennes que d’autres ont laissé dans ton cœur, sur ta chair. Je veux créer en toi, une tendresse jeune et fraîche, une joie printanière… Marcelle, je t’adore… Marcelle, tu m’aimeras ?…
Au lieu de me répondre, elle me donna sa bouche… Son baiser était un parfum et un miel. Ses lèvres se fondaient, sa langue ruisselait, et je buvais, je m’enivrais…
Elle était bien à moi, en cette heure bénie. Son passé ténébreux s’était évanoui. Il ne subsistait rien, rien, en mon adorée, des caresses, des baisers d’hier.
Ses mains se crispaient dans mes cheveux, pour mieux me retenir ; elles avaient des câlineries maternelles et sauvages…
La voix d’un marinier sur l’autre rive de l’Oise, nous arracha brutalement à nos extases. L’homme jurait, fouaillait ses chevaux. Les pauvres bêtes remorquaient une lourde péniche ; en passant devant nous, les bateliers nous saluèrent, de leurs gestes moqueurs…
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