X
— Comme je me sens heureuse, aujourd’hui… Mon cœur est plein de joie. J’étais un peu triste et nerveuse, ce matin ; mon vilain spleen s’est en allé, vapeur légère, à la douce clarté de votre bon regard, à la caresse de vos paroles câlines… oh ! je voudrais souvent, souvent, vous avoir ainsi près de moi… plus près encore… dans mes bras !… Je fermerais les yeux… et vous me berceriez… et je m’endormirais ! Ce serait délicieux… Bientôt, si vous voulez… Je vous écrirai, je vous donnerai un rendez-vous. Nous passerons l’après-midi et la soirée ensemble…
Pendant plus de quinze jours, j’attendis cette lettre… Je ne l’espérais plus, lorsqu’elle m’apporta l’allégresse promise, mêlée d’un peu d’angoisse.
« Excusez-moi, écrivait Marcelle. J’ai eu, ces jours passés, des ennuis innombrables. Ma femme de chambre m’a quittée, j’ai dû courir les bureaux de placement. Puis il m’a fallu aller à ma chaumière, pour des réparations urgentes… Ensuite, ma mère a été malade… Enfin nous allons nous voir, si vous voulez encore. Demain, je serai à deux heures, chez Micheline la modiste de la rue Royale… Venez m’y prendre… »
Une senteur de mensonge et de duplicité s’exhalait de ces phrases. J’en étais convaincu, Marcelle mentait.
Puis je remarquais, avec dépit, que décidément elle ne voulait pas me recevoir chez elle… Sans doute, elle avait un amant, jaloux et soupçonneux… Un amant ! À cette pensée, une souffrance très aiguë me déchirait le cœur.
Avais-je donc pu croire, jusqu’alors, que cette femme jeune, jolie et désirable, vivait en solitaire, sans amour, sans liaison… Stupidité ! Parce que depuis des mois, j’attendais en mes rêves la tendresse rayonnante d’une amie idolâtrée, je voulais que Marcelle eût vécu ces longs jours dans la retraite et le veuvage, loin du baiser…
Maintenant, au seuil du bonheur, je me torturais par les plus atroces supplices de la jalousie.
Ah ! je m’étais plu à imaginer, depuis l’instant où elle m’était apparue, que j’allais révéler, à son âme frémissante, à sa chair extasiée toutes les magnificences de la passion et de la volupté… Oui, j’aurais cette gloire et cette douceur, d’effacer par les splendeurs de notre amour naissant des souvenirs anciens, très vieux sans doute, usés déjà par le temps ! En ma naïveté, certes je n’allais pas jusqu’à supposer que Marcelle fût vierge ; — mais l’ayant entendue plusieurs fois déplorer sa tristesse de vivre toujours seule et sans affection vive, je me la représentais, comme moi, sevrée depuis longtemps de la délectable et souveraine ivresse…
Oh ! Marcelle, pourquoi, pourquoi m’avoir menti…
Je la voyais pâmée dans les bras d’un amant, prodiguant ses sourires, ses baisers, ses délices…
Elle me donnerait à moi des sourires pareils, les mêmes baisers, les mêmes délices…
Hélas ! mon pauvre rêve…
Et je fus sur le point d’écrire, pour refuser la fête que Marcelle m’offrait.
Quelques heures de plaisir… le triste enchantement pour celui qui voulait un océan d’amour.
Or, toute mon affliction s’évanouit sous le regard attendri de Marcelle.
Devant une psyché, chez la modiste, elle essayait un chapeau. Elle m’aperçut dans la glace, et aussitôt elle se retourna, si émue, si troublée, qu’elle fit choir sur les tapis les formes et les fleurs qu’une première avait entassées pour tenter sa cliente…
— Comme vous êtes gentil, mon amour, me dit-elle. Venez bien vite. Vous aller me dire ce qui vous plaît, ce que vous aimez… Comment trouvez-vous ce grand chapeau bergère…
— Vous êtes ravissante…
— Mais ces roses sont trop rouges !… Mon teint semble fané parmi leur vive couleur…
— Au contraire… sa délicatesse triomphe et soutient cet éclat…
— Oh ! Taisez-vous, flatteur… Non, non, je ne suis pas belle aujourd’hui… et j’en suis désolée…
La première supposait sans doute que Marcelle m’avait fait venir, pour m’imposer la note de ses acquisitions. Elle se fit obséquieuse, m’excitant à la générosité, exhibant ses plus jolis modèles. Comme j’admirais quelques chapeaux et conseillais à mon amie de les prendre :
— Mais vous êtes fou, mon ami, fit-elle en riant !
Puis laissant là modistes et chapeaux, elle me prit la main et m’entraîna.
Et sitôt dans la rue…
— Vous n’y pensez pas !… Je n’oserai plus mettre les pieds chez Micheline !… On m’y prendrait maintenant pour une de ces petites dames qui se font entretenir par leurs amis… Eh bien qu’allons-nous faire ?… le ciel est radieux… Allons voir le soleil au Bois de Boulogne…
— En voiture… fermée ?…
— Pour étouffer ! Merci !… Mais, vous ne voulez peut-être pas vous compromettre et vous exhiber avec moi, en Victoria…
— Méchante !…
Une voiture de cercle passait…
À peine assis à côté de Marcelle, comme je cherchais sa main, elle se pencha, m’offrit sa bouche…
Nous arrivions sur la place de la Concorde, dans un flot de voitures et d’automobiles fleuries de jeunes femmes aux lumineuses toilettes de Mai. J’aperçus tout à coup des visages effarés, souriants ou moqueurs, que notre embrassement avait étonnés. Je me jugeai assurément un peu ridicule, n’étant plus à cet âge de printemps naissant qui autorise toutes les folies ; mais néanmoins, une allégresse joyeuse me transportait. Ah ! tous ces gens pouvaient rire, me railler, me blâmer ! Notre jeune amour était bien loin de leurs sarcasmes et de leurs pudeurs. Il planait au-dessus des foules, dans l’éther bleu resplendissant, rayon terrestre mêlé aux rayons du soleil…
Nous allions maintenant, dans les ombres du Bois, sous les jeunes feuillages des marronniers et des acacias. Marcelle ne cessait de me prendre les mains, de se pencher sur moi, et de chercher mes lèvres. Délicieusement caline, elle me distribuait des caresses délicates et murmurait des paroles troublantes.
Elle me disait : Tu vois, tu vois, il faut que je te touche, que je te tienne, que je m’accroche à toi ! Mes mains te pétrissent, voudraient se fondre en toi, ne plus jamais se détacher… Et ta bouche, encore, donne-la moi… Ah ! ces passants, comme ils m’ennuient. Sont-ils assez stupides. Je n’ose pas t’embrasser comme je voudrais, follement… Désertons ce bois envahi par les promeneurs, allons loin, sur les routes désertes, vers des bois solitaires…
Le cocher nous emmena vers Suresnes, traversa les collines de Saint-Cloud et de Sèvres. Marcelle avait fait lever la capote de la voiture : Nous nous étions enlacés sous cet illusoire abri. Le cocher, impassible, nous promena ainsi jusqu’au soir sur les routes poudreuses.
Puis ce fut une dînette d’amoureux chez Ledoyen, dans la grande salle. Nous ne parlions guère ; nos yeux se souriaient et sur la nappe nos mains s’entrelaçaient à chaque instant. Nous n’avions pas faim ; un émoi très intense nous alanguissait, et nous buvions du Champagne pour dissiper ce trouble, acquérir un peu de courage.
Puis, lentement, durant quelques instants, nous allâmes nous perdre dans l’ombre des Champs-Élysées. Et, brusquement, une rafale de passion souffla. Nos bouches s’étaient unies… Nos corps tumultueux se cherchaient, se brûlaient sous l’écorce des costumes…
Sans prononcer un mot, nous nous jetâmes alors dans une voiture. Marcelle balbutia son adresse… XI
L’aube se levait :
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