IX

Il y a des malfaiteurs qui se plaisent à nous blesser, à nous meurtrir ; nos tortures sont un jeu pour ces ennemis, leur implacable cruauté nous menace sans trêve ni répit.

Mais comme, au lieu d’atteindre notre corps, c’est notre cœur qu’ils assassinent, nous subissons leurs coups, stupidement, sans vengeance, sans révolte. Parfois même nous devons les remercier, leur témoigner de la reconnaissance, pour le mal qu’ils nous font.

Depuis quinze ans, je retrouve chaque jour, au cercle, Georges de Sartigny, un gentleman correct, spirituel, agréable même, qui, sous des allures d’homme du monde exquis, cache une âme diabolique, atroce de malfaisant.

C’est un tueur d’illusions. Son ironie féroce, toujours en éveil, a causé d’innombrables ruines, des désastres abominables. Et pourtant, personne n’oserait lui tenir rancune de sa malice. En vous déchirant, il a de tels gestes gracieux, amicaux, que vous êtes tenté de lui dire merci !…

L’autre matin, près de moi, au club, à déjeûner, il prenait en me regardant des airs attristés ; quand il m’adressait la parole, il m’appelait : « pauvre ami » ; il semblait compatir à mes tristesses. Énervé, je le priai de ne pas jouer de la sorte au croque-mort et m’agacer de ses condoléances. Il eut alors un sourire terrible et me demanda si j’avais, depuis quelque temps, des nouvelles de Riquette.

— Mais, lui répondis-je, je l’ai vue encore hier…

— Ah ! fit-il, vraiment, vous la voyez encore ?… C’est heureux que vous m’ayez prévenu : j’allais faire une belle gaffe…

— Pourquoi ?

— Permettez-moi de ne pas insister, répliqua-t-il, avec son rire féroce.

Naturellement, je l’interrogeai, je le suppliai de parler. À la fin il céda, par amitié, assura-t-il, et pour me rendre service.

Il me conta que Riquette avait pour amant, depuis quelque temps, un acrobate des Folies-Bergère. Je voulus discuter la véracité de cette information.

— Oh ! dit-il, ce que j’avance, moi, je le prouve. Vous n’avez qu’à surveiller votre maîtresse : elle couche toutes les nuits chez l’Hercule, dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.

Et il m’indiqua très exactement l’adresse de l’acrobate.

Jusqu’à cette heure, tout en me disant parfois que Riquette avait des amants, j’étais convaincu, au fond, qu’elle m’était fidèle. La déclaration précise, catégorique, de Sartigny me causa une douloureuse émotion. Pourtant, je voulais espérer encore, malgré tout. Riquette me tromper, pourquoi ? J’étais généreux, tendre, affectueux… Elle n’était pas de ces femmes à tempérament excessif qui réclament sans cesse des crises de luxure, des fêtes de volupté. Elle semblait plutôt, comme la plupart de nos contemporaines, indifférente aux ivresses amoureuses…

Peut-être Sartigny avait-il voulu s’amuser à exciter ma jalousie, se distraire à mes dépens, me monter un bateau…

Mais son regard ironique, cruel, de malfaisant, plus que ses paroles et ses renseignements, me faisait craindre une catastrophe.

Toute la journée s’écoula dans l’angoisse. Je souffrais ; j’avais des colères, des rages et des défaillances. Puis, par moments, je me raidissais, je cherchais à accepter sans douleur, en joyeux viveur, la possibilité d’un cocuage. N’est-ce pas ce qui nous attend tous, quand nous sommes déjà vieux et que nous avons de jeunes petites amies ?… On en rit… on pardonne… c’est la vie !…

Je pris même la résolution de rentrer ce soir-là de très bonne heure chez moi, pour ne pas être tenté de vérifier l’exactitude de la dénonciation. À dix heures, j’étais au lit.

Mais, alors, au lieu de m’endormir, je fus hanté par des visions suppliciantes, intolérables. Riquette m’apparaissait, tentante, affolante, se livrant éperdue aux caresses de l’amant. Je la voyais, tendant sa bouche, offrant ses lèvres, abandonnant son corps ; elle m’échappait, je la perdais. Et ma tendresse, que je croyais depuis quelque temps moins violente, moins forte, se réveillait, me secouait, me fouaillait.

N’y tenant plus, je me levai. Et, avant minuit, j’étais à la porte de l’hôtel que Sartigny m’avait indiqué, guettant l’arrivée de Riquette.

Caché dans l’ombre, un chapeau à larges bords sur la tête, le col de mon manteau relevé, j’examinais les passantes, tressaillant chaque fois qu’une silhouette de femme approchait.

Tout à coup, dans l’éclaboussement des lumières d’une brasserie, j’aperçus Riquette, accrochée au bras d’un homme, et trottant avec lui…

J’eus un éblouissement ; puis brusquement je ne vis plus rien. Il me sembla que le sol s’entr’ouvrait sous mes pieds, que je tombais dans un précipice. Je tendis les mains, chancelant, vacillant, et je m’ensanglantai les poings contre un mur, où mes doigts cherchaient un appui…

Riquette et l’homme entraient à l’hôtel. Je me précipitai derrière eux ; je pénétrai dans le couloir et montai l’escalier.

Une porte s’ouvrit. Ils disparurent.

Et je demeurai, pleurant, à demi mort, devant cette porte, tenté de la renverser, d’étrangler l’acrobate, de prendre Riquette, de me jeter sur elle, de la posséder…

Des gens allaient, passaient près de moi, dans cet affreux bouge où des amants de passage venaient s’étreindre à la course ou à l’heure. Personne ne prenait garde à moi. Ma détresse ne se voyait donc pas, à mon attitude, à mon visage ? Non… indifférents, insouciants, les hommes et les femmes me coudoyaient, me frôlaient…

Toute la nuit, je restai là. Un garçon sembla s’inquiéter de ma présence, je lui jetai un louis : il se contenta de cette explication.

Je cherchais à entendre la voix de Riquette. Je m’approchais de la porte. J’écoutais… Enfin, ma triste curiosité fut satisfaite. Dans l’emportement voluptueux de sa joie, Riquette cria. Chaque syllabe qu’elle jetait venait me poignarder ! N’ayant plus la force de supporter cet abominable supplice, je m’enfuis…

Que faire, maintenant ?… Rompre définitivement, irrévocablement. Arracher de mon cœur cet exécrable amour. Chercher une nouvelle tendresse. Voilà ce que me suggéraient la sagesse et la raison…

Mais, à la pensée que tout serait fini, que jamais plus je ne tiendrais Riquette enserrée dans mes bras, tout mon courage s’effondrait. Et peu à peu, la lâcheté me gagnait, le pardon s’imposait…

Le pardon ?… Non, la veulerie, la comédie honteuse du partage, la promiscuité… Si je laissais entendre à Riquette que je connaissais sa liaison avec l’acrobate, peut être se fâcherait-elle, me jetterait-elle à la porte, sans pitié, comme un chien… Donc, je reviendrais devant elle, résigné, souriant, et ne lui demandant plus rien, que la seule grâce de me supporter encore quelquefois, de me faire toujours l’offrande délicieuse, enchanteresse, de sa beauté…

Et bientôt, presque consolé, je reconnus que tout ce qui m’arrivait était logique, naturel ; que mon malheur n’avait rien de rare ni de tragique, et qu’il était commun à tous ceux qui s’obstinent à aimer encore, quand l’heure de remiser est venue.

Quelques jours plus tard, à propos d’un événement politique sans importance, j’eus une discussion très violente avec Sartigny : je l’injuriai, espérant, dans mon énervement, qu’il riposterait, et que je pourrais enfin me venger de sa malice, châtier sa cruauté. Mais il se contenta de sourire à mes plus insolentes attaques. Puis, tout à coup, haussant les épaules, il me jeta froidement ces mots :

— Voilà ma récompense ! Rendez donc service aux amis !

Ah ! le misérable, le malfaiteur, le bourreau !… Je le hais, je l’exècre. Il a tué quelque chose en moi…

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