X

Chaque nuit — maintenant — nous allions souper au Café de Paris.

Pour résister à la fatigue qui, vers deux heures du matin, commence à me terrasser, je dois absorber des élixirs de Jouvence. Cependant, malgré la jeunesse que nous restituent ces savantes pharmacies, je sens, au milieu de la nuit, toute force m’abandonner.

Je fais alors des efforts inouïs pour babiller, demeurer gai en dépit du supplice physique qui m’accable.

Je bois des champagnes, des alcools ; l’ivresse parfois me donne un peu de courage. Le plus souvent, je suis écrasé par une torpeur et une somnolence invincibles.

Il m’arrive parfois d’avouer à Riquette le malaise et la faiblesse que je ressens ainsi. Mais elle rit et me répond :

— Pourquoi ne rentres-tu pas, bien tranquillement chez toi. Le souper ne t’amuse pas ; tu es bien bête de t’imposer cette corvée. Puis, je l’avoue, ça n’est pas folichon pour moi, ces tête-à-tête avec un bonhomme qui a l’air de mourir et prend des airs de martyrs qu’on fait cuire à l’huile. J’aimerais mieux venir ici avec des camarades du concert ! Ah ! pour sûr !… Tu te crois obligé de me cramponner parce que tu es jaloux, horriblement jaloux !… Faudrait te soigner, mon chou !

Cette douloureuse jalousie, que je ne parvenais point à dissimuler, me tenaillait de jour en jour avec plus d’intensité.

Je savais que Riquette recevait, à chaque représentation, des déclarations ardentes et passionnées. Les ouvreuses, les vendeuses de programmes osaient venir dans sa loge, en ma présence, lui faire des propositions ignobles :

— Il y a dans la salle des gentlemen très chics qui offrent vingt-cinq louis à Madame pour souper avec elle…

— Le monsieur de l’orchestre qui a un panama, au milieu du troisième rang, fait dire à Madame qu’il l’attendra à la sortie…

Loin de s’indigner de pareilles audaces, Riquette en paraissait fière.

— Ah ! lui disais-je parfois avec tristesse, si je n’étais pas là, ma chérie, je suis bien certain que tu accueillerais ces insolents…

Elle me répondait :

— Tu me prends donc pour un veau. Je ne suis pas à vendre ainsi au premier venu…

Mais je sentais bien qu’elle avait l’immense et stupéfiante inconscience de ses camarades de concert : lorsqu’on leur offre de l’amour gratuit, ou de modestes sommes, elles se récrient, proclament bien fort qu’elles ne sont pas des grues. Mais, à partir de vingt-cinq louis, le marchandage ne les offense plus ; s’il atteint mille francs, il les honore…

Je me disais souvent que les sages sont ceux qui achètent ces femmes à l’heure ou à la nuit… leurs amantes de passage les jugent généreux, s’efforcent à les satisfaire, pour qu’ils reviennent, de nouvelles fois, au plaisir de leur lit…

Au bout de quelque temps, je sentis que mes forces m’abandonnaient. Je dus renoncer aux soupers. Riquette me déclara brutalement qu’elle irait seule dans les cafés de nuit :

— Tu ne t’imagines pas, fit-elle d’une voix aigre, que je vais aller me coucher à minuit. Enterre-moi tout de suite. Je n’ai pas cent dix ans, moi mon bonhomme, pour être flappie et avachie. C’est à prendre ou à laisser !…

Chaque fois qu’elle me parlait ainsi et me montrait son désir de briser notre liaison, je devenais lâche, lamentablement lâche. Et je me résignais à ses volontés, j’acceptais tout, tout, pour ne pas la perdre.

… Ce soir là, brisé, grelottant de fièvre, j’étais allé dans sa loge, pour l’embrasser avant de rentrer chez moi. Elle lisait une lettre. En me voyant, elle la froissa et la jeta à terre ; puis, dans un accès de mauvaise humeur, elle me reprocha de pénétrer chez elle, avec des allures de maître et de seigneur.

Je compris que ma présence la gênait, et qu’elle me recevait de cette façon pour cacher son mécontentement d’être prise ainsi lisant quelque offre galante, que sans doute elle était disposée à accepter.

Je me retirai, peu soucieux d’essuyer sa colère. Mais convaincu qu’elle allait me tromper, je me cachai parmi la foule des pauvres gens qui rôdent autour des concerts d’été pour s’offrir un spectacle gratuit. Oui, je guettai Riquette, bien décidé à la surprendre et à lui montrer que je n’étais pas le vieillard complaisant qui supporte toute honte et toute infamie.

Je ne me trompais pas. Je la vis bientôt, enveloppée dans son grand manteau blanc, accompagnée d’un jeune homme, dont l’allure et l’orgueil manifestaient une joie excessive.

Dès qu’ils eurent traversé la foule, au lieu de monter en voiture, ils marchèrent lentement, dans le parc qui s’étend de la Concorde au Rond-Point des Champs-Élysées.

Pour les épier sans être reconnu, je cherchai à me travestir, en levant le col de mon manteau d’été, et en me cachant à demi le visage sous un foulard. Précautions inutiles du reste : Riquette s’inquiétait peu des regards curieux ! Elle avait pris le bras du jeune homme, se penchait sur lui amoureusement, cherchait ses lèvres et l’embrassait…

Ils allèrent s’asseoir sur un banc. On eût dit un étudiant et une modiste, à l’aurore d’une passion jeune et ardente. Ils parlaient peu. Ils se prenaient les mains, se caressaient, se rapprochaient, mêlaient leurs têtes en de longs baisers.

Pas un instant je n’eus la tentation d’interrompre cette idylle.

Non, je ne voulus pas jouer le rôle ridicule et odieux du vieillard jaloux qui surgit, croquemitaine féroce, pour effarer et séparer deux amants jeunes et beaux, qui s’adorent follement…

Cependant je souffrais, oh ! oui, terriblement…

Chacun de leurs baisers m’enfonçait un poignard dans le cœur. Je ne puis mieux dépeindre ma souffrance que par cette si vulgaire mais très exacte comparaison.

En vérité, c’était comme le déchirement d’une lame aiguë qui me traversait la poitrine.

Comme tout homme sincère, j’avoue que j’ai toujours eu peur de la mort. Où se réveillera-t-on, quand nos yeux se seront fermés ?… Est-ce la peur d’une autre vie ou l’effroi du néant qui nous épouvante. Il est bien certain qu’à ces minutes terribles, nous tremblons et implorons la pitié secourable d’un Être tout-puissant ; nous lui mendions encore quelques journées, quelques semaines ; nous trouvons mille raisons pour justifier notre prière…

Cette nuit-là, en vérité, je désirais mourir.

Oui, il m’eût été infiniment doux de fermer les yeux, pour toujours.

Ce que je voyais m’accablait d’une telle désolation, que l’éternel sommeil me semblait une douceur.

Mais les dieux ironiques ne nous tuent pas, quand nous appelons la mort…

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