VIII

Riquette est devenue l’étoile des Ambassadeurs. Elle connaît chaque soir les ivresses mauvaises du triomphe, applaudie, acclamée par des forcenés que sa peau affole ; sa peau, ah ! si tentante et si troublante, elle la jette en pâture aux foules ! Elle est presque nue maintenant, lorsqu’elle apparaît devant le public de ce concert d’été. Toute sa gorge jaillit, pointes dressées, hors de la mince ceinture qui étreint sa taille. Sa croupe délicieusement charnue et ses cuisses adorables ondulent, se dessinent, mieux que nues, sous la transparente soie du maillot.

Riquette est devenue l’étoiledes Ambassadeurs…

Moi, perdu dans la masse des spectateurs, je me sens comme eux, grisé, tenté, enragé. Et plus qu’eux, je souffre, car je subis maintenant le supplice de Tantale, le plus affreux, le plus déchirant de tous.

Depuis deux mois déjà, Riquette me refuse sa chair : elle est impitoyable. Un jeune freluquet de médecin m’a déclaré, avec un air ironique, méprisant, que ma petite amie a besoin d’un repos absolu, au point de vue de l’amour. J’ai rencontré cet individu chez Riquette. Sa tenue plus qu’inconvenante avait provoqué une explosion de colère que je n’avais pu maîtriser : « T’es bête, coco, t’es gâteux ! s’était écriée, en riant, mon amie. Tu te fâches parce que monsieur me tripote, et tu crois qu’il me pelote ! Eh bien ! c’est mon médecin. Il m’examine. »

Et lui, le gredin, avait riposté par cette interdiction de toute joie ; il m’avait rejeté à la porte de mon paradis.

Je ne suis pas un de ces vieux-jeunes crédules et vaniteux comme j’en connais tant, qui acceptent par orgueil et bêtise à la fois toutes les histoires que leur racontent leurs maîtresses.

Cette aventure me semblait une grossière comédie. Aussi, ne voulant pas être dupe, je me suis renseigné. Il est absolument certain que cet homme, que j’ai pris pour un rival, est réellement un docteur-médecin. Il est marié, père de famille et jouit d’une haute considération.

Je m’étais donc trompé. Cette fois encore, ma jalousie fut absurde, imaginaire.

… Mais voici que maintenant je suis jaloux de ces milliers d’inconnus, d’êtres anonymes qui, chaque soir, au concert, jouissent de la beauté de Riquette. Leur joie me torture. Je me sens des rages folles à la tête, quand je les vois dévorant des yeux la poitrine grasse, blanche et palpitante de mon amie. Leurs paroles, les mots qui leur montent aux lèvres, dans les spasmes de leur contemplation, me révoltent…

Il y a quelques jours, deux hommes, près de moi, échangeaient leurs réflexions…

— Ah ! disait l’un, on en mangerait…

— Quel dommage, répliquait l’autre, de ne pas avoir cinquante louis à perdre… Je m’en offrirais une tranche ce soir même…

— En vérité, c’est une merveilleuse femme !

Leur convoitise, plutôt que leur insulte, me surexcitèrent. Brusquement, je me levai et ma main, poussée par une force irrésistible, atteignit le visage de celui qui voulait s’offrir « une tranche » de Riquette. Que se passa-t-il ensuite ?… je ne sais au juste. Quand je repris mes sens, j’étais dans un bureau de commissaire, le visage contusionné, les vêtements en désordre.

Sévèrement, le magistrat m’interrogea. En entendant mon nom, il devint plus poli, presque aimable. Puis, quand je lui eus expliqué, à ma façon, comment j’avais riposté, en homme du monde, par une gifle, à des injures personnelles adressées par des inconnus, dans ce concert où je m’étais fourvoyé, il me pria d’excuser ses agents, qui m’avaient conduit au poste sur la plainte de ceux qui m’avaient à demi assommé, et qui avaient prétendu, ainsi que beaucoup d’autres spectateurs, que j’avais été l’agresseur, qu’assurément je devais être ivre.

… C’est vrai ; ils avaient raison, ces hommes : j’étais ivre, d’une douloureuse, d’une crucifiante ivresse…

Ce supplice, renouvelé chaque soir, me devint bientôt intolérable. Pour le faire cesser, je m’adressai à un de mes amis qui consacre sa vie à des œuvres de moralisation, et qui travaille vaillamment à régénérer notre société pervertie. Je lui dénonçai l’impudeur dégradante de ces exhibitions de nudités, devant une populace effrontée ; je lui fis comprendre l’influence mauvaise de pareils étalages ; il fit des représentations à la Censure et on interdit à Riquette de continuer à s’exhiber ainsi, tout son corps offert à la luxure publique.

Durant deux soirs, sa tenue fut un peu moins indécente. Puis, le troisième, de nouveau, elle reparut, encore plus affolante, encore plus dévêtue.

Le lendemain, comme je lui faisais observer, d’une voix aigrie et attristée, qu’elle ne tenait pas compte des avertissements et de la défense qu’on lui avait signifiée, elle me répondit avec un geste voyou :

— T’inquiète pas, mon petit. La Censure, vois-tu, je m’en fous !

En effet, en dépit des démarches de mon ami, il fut impossible par la suite de faire cesser ces spectacles démoralisants, qui sont une honte pour une ville qui les tolère, dégradants pour le peuple qui les applaudit.

Les applaudissements… Oui, c’est bien cela qui enivre Riquette, c’est cela qui la surexcite. Moi qui connais sa petite âme vaniteuse et frivole, je sais que pour des bravos, des claquements de mains, elle se montrerait nue, sans un voile, sans une feuille de vigne, à l’Univers entier. Elle a l’orgueil de son corps, un orgueil immodéré, immense, insensé.

… Pour mettre enfin un terme à mon supplice de chaque soir, j’ai voulu atteindre Riquette dans son orgueil.

Je me suis adressé à un de mes meilleurs camarades du cercle, qui avait l’habitude d’organiser des manifestations populaires.

Et plusieurs soirs de suite, une trentaine d’individus, semés parmi les spectateurs, ont sifflé Riquette. Ils ont protesté à haute voix contre sa nudité.

— C’est écœurant…

— On n’est pas au bordel, ici !

— À Saint-Lazare !

— Il n’y a donc plus d’agents des mœurs ?…

Riquette n’a pas été troublée. Le vacarme couvrant sa voix, au lieu de chanter, elle s’est mise à rire, la gorge tendue, balançant tout son corps, avec des mouvements obscènes, et le public, enthousiasmé de sa crânerie, a applaudi plus fort que jamais… Alors, voyant que je dépensais inutilement des centaines de francs en manifestations inutiles, je n’ai pas recommencé…

Mais quelques jours plus tard, la jolie Lise Fleurie s’étant exhibée de la même façon, au concert voisin de l’Alcazar, subitement, tout le succès de Riquette s’évanouit. Le public, qui est absurde, porta ses ovations à sa rivale.

Et moi, au lieu de me réjouir, j’en fus attristé.

J’eus froid au cœur, quand je vis ma pauvre petite amie se trémousser devant de rares spectateurs, leur faire la royale offrande de sa splendeur, sans obtenir maintenant les triomphes passés, à peine applaudie par la claque…

Et — c’est affreux — il me semble que j’aime moins Riquette aujourd’hui.

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