VI

Il y a, dans l’existence d’un homme, bien des plaisirs, des joies nombreuses. Mais je crois qu’on n’atteint qu’une fois, une seule, le bonheur absolu, suprême, ineffaçable.

Ah ! cette minute divine, elle a pour nous la splendeur et la beauté de la résurrection glorieuse, après les agonies de notre douloureux calvaire. Et quand on l’a vécue, on oublie toutes les tristesses, tous les désespoirs, tous les déchirements. On bénit la vie ! Les pires malheurs peuvent ensuite s’abattre sur nous. Le souvenir doux et triomphant demeurera, malgré tout, pour nous réconforter et pour alléger la douleur présente.

… Un soir, en rentrant dans sa loge, après avoir obtenu un succès éclatant, Riquette brusquement se jeta sur un fauteuil, pâle et frissonnante.

— Je souffre, dit-elle, fermant les yeux… Vite, qu’on me conduise chez moi… je crois que je vais mourir… je ne veux pas que ce soit ici.

Je la pris dans mes bras. Je courus comme un fou, portant le cher fardeau, à travers les couloirs et les escaliers. Puis, doucement, je la posai sur les coussins d’une voiture. Épouvanté, je la regardais, à la lueur des lanternes. Son visage avait une teinte livide, ses dents étaient serrées ; des râles s’étouffaient dans sa gorge… Assurément, elle était atteinte de quelque mal mystérieux et terrible…

Je la couchai sur son lit. Un médecin accourut. Il formula une potion et refusa de répondre à mes questions, d’apaiser mes craintes.

Je m’installai, comme garde-malade, près de ma pauvre petite amie. Après avoir absorbé quelques cuillerées du médicament, elle s’endormit d’un sommeil profond ; et durant toute la nuit, anxieux, angoissé, j’épiai le moindre des mouvements de ses paupières, de ses lèvres.

Vaincu par la fatigue, je m’assoupis, au matin, dans mon fauteuil.

En ouvrant les yeux, je vis Riquette, toujours très pâle, la tête un peu relevée sur la dentelle des oreillers, dictant des lettres à sa femme de chambre ; il y en avait déjà cinq ou six ; la domestique les mit sous enveloppe et alla les jeter à la poste.

Peu après le médecin revint, prescrivit de nouveaux remèdes et déclara à Riquette qu’il lui faudrait au moins huit jours de repos au lit. Je le pris à part, voulant connaître la nature de ce mal mystérieux. Il voulut bien me confier que ma petite amie était atteinte d’une congestion pulmonaire, sans aucune gravité, du reste.

Dans la journée, Riquette me dit :

— Mon gros chien, tu ne vas pas faire l’infirmier. Va, rentre chez toi, tu viendras chaque jour passer la matinée ici.

Je protestai, affirmant que, jour et nuit, je serais un gardien fidèle et dévoué. Riquette se mit en colère et cria qu’elle se lèverait, qu’elle sortirait, mais qu’elle ne voulait pour rien au monde m’être à charge et m’imposer une pareille corvée. Elle était horriblement énervée. J’obéis et m’éloignai. Mais je n’allai pas loin. Toute la journée je demeurai dans un café, à quelques pas de sa maison ; la concierge venait d’heure en heure me donner des nouvelles de la malade. La nuit, je fis les cent pas dans la rue, sous ses fenêtres, les yeux sans cesse levés vers la lumière qui éclairait sa chambre.

Vers huit heures, j’osai enfin me présenter. Riquette était déjà éveillée. La femme de chambre venait de lire des lettres, des petits bleus ; elle achevait sa lecture…

— Ah ! les cochons ! les cochons ! hurlait Riquette. Pas un ne vient… on crèverait comme un chien… Quand on n’est plus bonne pour la rigolade, on vous oublie, vous ne comptez plus…

Je balbutiai :

— Riquette !…

Elle murmura :

— Ah ! c’est vrai, tu es là, mon bon vieux. Oh ! ce n’est pas pour toi que je dis cela, mais pour les camarades du beuglant. Pas un n’est venu prendre des nouvelles ; ils m’envoient, par lettres, des phrases banales… Cochons ! cochons !… Tas de cochons !…

D’autres petits bleus arrivèrent, pareils sans doute aux précédents. Riquette pleura de rage.

La journée se passa… puis la nuit. Riquette consentit à me garder, près de son lit. Jusqu’à la fin de sa maladie, je restai.

Peu à peu, un grand changement se produisit dans le caractère de mon amie. Elle devenait plus douce, presque tendre. Des heures entières, elle me prenait la main, la tenait dans les siennes. Elle me disait : « Tu te tues, mon chéri, tu te fatigues, tu es bon, bon, très bon ; je t’aime beaucoup !… »

Et ces mots, délicieusement, pénétraient en moi, m’enchantaient. Et dans l’égoïsme de ce bonheur, je bénissais cette maladie qui me révélait enfin le bon petit cœur de ma gentille amie.

… Souvent déjà, bien souvent, à mes heures de lucidité, lorsque j’arrivais à me dégager de la sentimentalité sensible où je me débattais, je m’étais demandé si Riquette m’aimait. Et le doute m’avait assailli ; et pire que le doute, la crainte de n’être pas aimé, mais toléré comme le protecteur, le vieux monsieur sérieux, sur qui l’on peut compter…

Maintenant tout cela s’évanouissait. J’étais aimé, oui, sûrement, profondément. Mais Riquette aimait à sa façon, avec des caprices, des colères, des brusqueries…

Aimé ; assurément, — non comme un camarade, un bon vieil ami, — mais oui, je l’affirme fièrement, aimé, comme l’amant, son amant !…

Un soir, Riquette me dit :

— Tu ne vois donc pas, tu ne sens donc pas que ces veilles auprès de ta pauvre petite malade t’épuisent, t’affaiblissent… Je ne veux plus, mon bon chéri, je ne veux plus que tu passes les nuits, ainsi, dans un fauteuil près de moi…

Une angoisse me prit. Voudrait-elle encore m’éloigner ? Je la suppliai donc pas m’attrister si douloureusement. Son visage alors s’illumina d’un rire angélique, infiniment doux.

— Je veux, dit-elle, que tu te couches, là, près de moi.

J’allais m’étendre, sans me déshabiller.

— Non, non, fit-elle, pas comme cela. À dodo, un vrai dodo.

Je me dévêtis.

Et quand je fus près d’elle, je sentis son corps, son beau corps, encore brûlant d’un reste de fièvre, mais souple et caressant, qui s’enlaçait à moi. Puis les lèvres, lentement, me versèrent l’ivresse de leur baiser.

— Reste, reste, me disait-elle, reste là, bien longtemps, longtemps. Je t’aime ! Oui, je t’aime parce que je sens maintenant, je comprends que tu m’aimes bien, beaucoup !…

Je défaillis presque sous la vive impression de ce suprême bonheur. Des larmes jaillirent de mes yeux, allèrent tomber dans les yeux de Riquette.

Ses bras alors se resserrèrent sur moi avec fougue, m’enlacèrent plus étroitement. Et sa bouche m’accordait le plus affolant, le plus enchantant des baisers. Ce n’était pas une étreinte voluptueuse qui nous unissait en ce moment, non. C’était l’extase sublime, magnifique des cœurs qui se joignent enfin et palpitent dans la communion d’un tressaillement divin.

Puis, mes forces enfin brisées par l’immense fatigue des longues nuits sans sommeil, je finis par m’assoupir, la tête posée sur les seins de Riquette, ses seins fermes et doux dont la chaleur me pénétrait. Les palpitations de sa gorge me berçaient comme un tout petit enfant… et c’était vraiment dommage de dormir, car ces heures de sommeil, étaient des heures de bonheur inutilement perdues…

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