VII

Nos yeux se souriaient, inquiets et sans audace. mais trahissant l’émoi qui battait dans nos cœurs.

Ils n’osaient pas encore se prendre, se lier, se mêler ardemment dans la divine caresse du regard où toute l’âme se révèle et avoue.

Nos yeux se souriaient.

Soudain, dans un élan, notre secret jaillit…

Les mains de Marcelle doucement palpitèrent, comme de lourdes ailes blanches qui sont tombées et se débattent ; et, ce geste effaré d’inconsciente angoisse accusait un grand trouble, la crainte du mystère qui passe, mais le désir aussi d’être emportée par lui.

Mes mains, très doucement, enlacèrent ses mains : et des vibrations magnétiques, brûlantes, éveillèrent en nous une harmonie aiguë ; nos doigts, pour la goûter, s’entreliaient, se nouaient, comme pour se dissoudre les uns dans les autres.

Lentement, lentement, nos têtes s’approchaient.

Alors, graves, fervents, nos yeux s’abandonnèrent.

D’elle, je ne voyais maintenant que les yeux : ses chers yeux, si profonds, ses yeux d’azur céleste, ses yeux comme l’espace bleus, vastes, infinis…

Nos lèvres étaient closes, et nos corps immobiles, figés dans une raideur de statues extatiques.

Nous avons vécu là des heures incomparables.

Nos yeux s’abandonnaient : nos yeux se pénétraient. Ils entraient dans un ciel de douceur, d’allégresse. Elle lisait en moi, l’immense adoration. Je découvrais en elle la tendresse palpitante.

Toute notre vie, tous nos espoirs étaient montés dans nos yeux. Dans les siens, je cueillais une moisson de joies : elles entraient en moi, circulaient en mon sang. Dans mes yeux je faisais jaillir aussi pour elle mon amour éperdu : je proclamais le cher enchantement que son charme, sa grâce avaient créé en moi et l’admiration pieuse de sa beauté.

Et ses yeux ondoyants, ses yeux pleins de lumières, sans trêve, s’incendiaient de feux nouveaux, de flammes plus vives, de reflets plus troublants.

Je ne me lassais pas de contempler ses yeux. J’y cueillais le bonheur radieux et absolu.

Ah ! vraiment tout le ciel tient dans les yeux d’une femme. Aucun Dieu ne pourrait nous donner des splendeurs plus belles, des liesses plus complètes !…

Tu m’as donné le ciel, Marcelle, chère aimée, dès ton premier regard. Désormais, tu pourras me trahir, me leurrer, déchiqueter et supplicier mon cœur, jamais je n’oublierai ces heures extasiées, où ne m’accordant rien de plus que tes beaux yeux, tu m’as cependant donné l’infini du bonheur…

… Et ma joie contenue, la joie tumultueuse qui bouillonnait dans mes veines et mes os, incendiait mes moelles, tout à coup éclata, frémissante et fougueuse, lorsque sa voix câline, tendrement murmura :

« Ami, vos yeux me parlent et je comprends vos yeux ! »

Dans ma gorge, que l’émoi intense garrottait, des mots purent enfin balbutier, tremblants :

« Que vous disent-ils donc, que disent-ils, mes yeux ? »

Sa tête caressante et troublée se courba vers mon épaule. Un murmure, plus doux encore, me ravit :

« Ils m’ont dit, tes chers yeux « Marcelle, je t’adore !… Je t’adore !… Je t’adore !… » Ils me l’ont dit cent fois !!!…

Et tout en l’écoutant, je découvrais en elle de la douleur lointaine et de la volupté proche. Oh ! ses yeux, ses grands yeux pleins d’éblouissements, de mystère, de tendresse.

J’allais prendre ses lèvres. Elle laissa tomber sa tête sur mon épaule et balbutia tout bas :

— Alors, vous m’aimez un peu, un tout petit peu ?…

— Je ne vous aime pas, Marcelle, répondis-je, non, je ne vous aime pas un peu. Je vous adore, passionnément, je vous chéris immensément.

Elle se redressa, me prit les mains, les serra nerveusement.

— Non, non… Je ne veux pas que tu m’aimes ainsi. Un peu, très peu, pas davantage, veux-tu…

— Je veux, Marcelle chérie, te donner un amour éperdu…

— Mais moi, je ne veux pas.

Et la tristesse de ses yeux flamboyants s’accentuait.

— Aime-moi, dis, comme je te le demande. Redoutons les grandes passions, elles déchirent, elles tuent. Soyons plutôt des amis tendres, heureux de se voir, ravis de s’embrasser.

Elle me livrait sa bouche. Sa gorge pantelait, tumultueuse, frémissante ; et je sentais la douce empreinte de ses seins qui bondissaient sur ma poitrine…

— Et puis, me dit-elle, je ne te croirai pas si tu me dis encore que tu m’aimes passionnément… Tu me connais depuis huit jours à peine, tu ne sais pas même qui je suis… Aujourd’hui, c’est le printemps, je te plais, tu me désires, tu veux cueillir une grappe de plaisir ! Demain, j’en suis bien sûre, tu m’auras oubliée…

— Marcelle je t’adore, passionnément, éperdument !…

Soudain, la tristesse de ses grands yeux s’effaça… Je vis luire dans l’azur qui déjà s’assombrissait sous la chute des paupières, une tendresse, une volupté, une menace, une moquerie.

Elle se leva, prit une ombrelle :

Sa voix douce murmura :

— Venez voir mon Éden.

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