VII

Une après-midi de printemps, Riquette, en ouvrant une fenêtre, aperçut le ciel bleu, de ce bleu neuf et clair d’avril qui nous donne la nostalgie de la campagne. Elle aspira l’air tiède, chargé des douces senteurs qu’exhalent, en s’entr’ouvrant, les boutons de marronniers. Et brusquement, elle s’écria :

— Oh ! je voudrais aller quelque part, loin de Paris, où je verrais de la verdure, des arbres, des fleurs ! Si tu voulais être tout à fait gentil, tu me dénicherais un coin, dans les bois, et nous irions y passez huit jours.

— Partons, répondis-je, enthousiasmé.

— Vrai ? Tout de suite ?

Une joie sincère éclairait ses yeux : en même temps j’y lisais une crainte de voir s’écrouler ce projet.

— Oui, mignonne, tout de suite. Mets dans une valise les objets qui te sont nécessaires pour notre petit voyage… Moi, je cours m’équiper rapidement. Dans une heure nous prendrons une voiture, puis le chemin de fer. Et nous dînerons ce soir à Fontainebleau…

— Dans la forêt ? Chouette ! Tu es un trésor, un amour, un bon magicien. Il me prend une fantaisie, un caprice me pousse dans la tête, et crac ! c’est exaucé. Ah ! tu es bon et gentil, toi. Aussi je l’aime…

— Vraiment… un brin ?… un petit peu ?…

— Énormément. Tiens, gros comme ça…

Et, se jetant à mon cou, elle me serra très fort, m’embrassa à pleine bouche, sensuellement, passionnément.

À mon ravissement, une tristesse subite se mêla. Je balbutiai :

— Ah ! pourquoi !… Pourquoi n’ai-je plus vingt ans ?…

Elle riposta :

— Tais-toi, grosse bête. Qu’en ferais-tu de tes vingt ans ?… Des bêtises, encore, des absurdités ! Les jeunes sont ineptes en amour ; ils n’ont rien d’agréable ni d’intéressant pour une femme. Ils ne lui donnent pas même une crise de plaisir. Ils ne savent pas ou ne veulent pas. Ils sont trop égoïstes, trop braques, trop pressés… Ah ! bien, si tu avais vingt ans, c’est moi qui te plaquerais. D’abord je ne t’aurais pas voulu !…

Le soir même, nous étions installés dans une petite villa, à Barbizon, en pleine forêt. Riquette fut gaie comme un pierrot. Elle riait, elle babillait, elle grignotait des cerises pas mûres. Elle les prenait entre ses lèvres et m’invitait à aller là cueillir ma part. Mes dents en heurtant les siennes, au lieu de chercher le fruit, l’écartaient, pour prendre le rouge plus tentant, plus savoureux de la langue palpitante. Je redevenais gamin. Le renouveau, qui fait circuler dans les vieux arbres des sèves tumultueuses, rajeunissait mes cinquante ans.

J’aperçus, par hasard, mon visage dans une glace constellée de noms d’amoureux et de dates heureuses, et je fus étonné, — une véritable métamorphose s’était opérée.

Riquette, ayant bu beaucoup de champagne, devint très sentimentale. Elle m’entraîna sous la forêt, voulut s’asseoir parmi la mousse. Je dus m’étendre avec elle sur l’herbe humide, et aussitôt, hélas ! je compris que l’âge était implacable et ne m’oubliait pas. Une douleur aiguë, lancinante, me déchira les jambes. Mes rhumatismes se réveillaient. La prudence m’ordonnait de m’enfuir, la souffrance bientôt m’obligea à me lever.

Elle m’entraîna sousla forêt…

— Ah ! non, t’en va pas, fit Riquette. On est délicieusement bien ici ; reste près de moi… câline-moi, embrasse-moi, caresse-moi… Je me sens heureuse, tout à fait heureuse. Aime-moi bien, chéri…

Et je restai. Ce fut à la fois délicieux et horrible. Riquette avait des baisers exquis. Mon cœur, enivré de son amour exaucé, connaissait toutes les joies du triomphe le plus pur : ce n’était plus seulement une allégresse charnelle que je sentais chez ma petite amie, mais un véritable abandon de son âme attendrie. Cette minute exquise, tant de fois attendue, tant de fois espérée, elle sonnait enfin ; mais je ne pouvais en goûter la suprême extase, car la douleur physique me tenaillait, me déchiquetait. La douleur remontait jusqu’au cœur, le criblait de coups de couteau ; elle était si atroce, si violente, qu’à plusieurs reprises je sentis que je m’en allais…

Et j’étais heureux pourtant de cette souffrance. La subir pour ma bien-aimée, m’était un plaisir cruel et doux. Ah ! ce soir-là, j’ai bien compris que l’amour s’épanouit mieux dans la douleur que dans la volupté. Être crucifié, meurtri pour celle qu’on aime, c’est le souverain bien, c’est la vision du ciel !…

Je rentrai, perclus, marchant à grand’peine. Riquette bientôt fut endormie. Toute la nuit je me traînai dans la chambre, énervé, irrité défaillant, pleurant. À l’aube, je courus éveiller l’hôtelier. On alla me chercher des médicaments. Riquette dormait toujours.

Lorsqu’elle s’éveilla, j’avais absorbé de nombreux narcotiques.

— Ah ! fit-elle, quel calme, quel enchantement ! Et dire qu’on est assez tourte pour préférer Paris !… As-tu bien dormi, mon loup ?

— Oui, très bien, affirmai-je.

— Tu étais fatigué, hier soir ; c’était sans doute le grand air. Ah ! tu n’étais pas brillant, en amour…

« Tu n’étais pas brillant en amour !… » Ces mots cinglèrent mon pauvre orgueil masculin comme un coup de fouet.

J’ouvris la bouche pour parler et dire mon courage durant toute cette soirée : mais je compris que ce serait immensément idiot de conter à ma petite amie mes histoires de rhumatismes ; et je subis l’humiliation en souriant, tel un martyr.

Du reste, Riquette ne rappela pas les souvenirs de cette soirée. Elle fut charmante. Quant à moi, j’avais une peine inouïe à secouer l’engourdissement et la torpeur que les narcotiques faisaient peser sur mon pauvre corps.

À déjeuner, subitement, Riquette s’emporta :

— Qu’as-tu donc à me faire une pareille tête ? Tu ne dis rien ; quand je parle, tu ne réponds pas. Tu dors à moitié. Tu sais, si tu t’embêtes, il faut le dire… ou plutôt, il eût mieux valu me prévenir à l’avance que ce serait pour toi une corvée de m’accompagner à la campagne. Je n’aurais pas eu de peine, va, pour trouver un camarade qui eût été ravie…

Je protestai ; je me plaignis de malaises vagues, mais je n’osais toujours pas avouer la violence de mes rhumatismes ; un ridicule amour-propre de vieux jeune m’empêchait de confesser cette maladie des usés et des décrépits.

Nous passâmes encore deux journées dans la forêt : moi toujours souffrant, Riquette maussade, agressive, de plus en plus désagréable. Et cette idylle se termina brutalement, bêtement. Ma petite amie énervée, agacée, au milieu du dîner s’emporta, jeta les assiettes par la fenêtre, me lança en plein visage un morceau de pain qui m’érafla le front et le nez. Et j’avais ainsi un aspect absolument grotesque qui amusait Riquette, lui arrachait des éclats de rire. Et alors, quand elle ouvrait la bouche, ses dents paraissaient cruelles, implacables, des dents de petite bête fauve et sanguinaire…

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