XI
— Mon bien-aimé, murmura Marcelle, il faut nous séparer… Va, va… laisse-moi maintenant savourer, seule, mon ineffable joie… Mais, je t’en prie, écris-moi quelques mots, aujourd’hui même, ne tarde pas. Je serai si heureuse de savoir que tu m’aimes, encore, un peu, un petit peu…
Si je t’aime encore, Marcelle !… Anéanti par la violence de nos baisers, je me suis acharné à chercher des paroles très tendres, pour évoquer toute la splendeur de cette nuit d’amour.
« Je sors à peine de l’enchantement. La morsure très douce de tes dents me brûle toujours les lèvres. Ma bouche est encore ravie par le goût délicieux des sucs qu’elle a cueillis dans les calices de ta beauté. Le collier de tes bras a laissé son empreinte d’esclavage béni autour de mon cou. Loin de toi, maintenant, Marcelle, je te suis lié, par la joie que tu m’as donnée, par l’amour que tu m’as versé…
Oh ! laisse-moi te crier ma reconnaissance…
Je t’aime ! Je t’aime ! Je t’aime !
— Mais pourquoi m’aimes-tu si passionnément, murmurais-tu, curieuse, parmi nos baisers fous…
Pourquoi je t’aime !… Sans doute, parce que tu es belle, souverainement, infiniment.
D’autres, avant moi, ont adoré ta beauté. Ils t’ont aimée, peut-être, ardemment, immensément. Mais personne n’a pu, personne ne pourra te chérir, autant que moi.
C’est que j’ai découvert, cette nuit, toute la beauté, j’en ai moissonné et glané jusqu’à la dernière parcelle, j’en ai absorbé tous les violents et délicats parfums.
Et, par-dessus tout, ce qui m’a pris et ensorcelé, ce fut cette beauté intérieure, que les autres, ah ! j’en suis assuré, n’ont même pas entrevue.
Avant de te tenir extasiée dans mes bras, je me suis enivré du charme de ton âme. J’avais lu dans tes yeux ta douceur, ta bonté, ta mélancolie, ton rêve de l’au-delà, tes désirs d’envolements. Si ta beauté physique m’a tant ensorcelé, c’est sans doute, parce que j’ai reconnu qu’elle était le reflet de ta beauté profonde.
Après ta chère âme nue qui s’était d’abord laissé surprendre, j’ai contemplé la merveille de ton beau corps sans voile. Ah ! tu ne voulais pas… Tu avais peur d’être adorée… Je me rappelle, avec béatitude, tes gestes de refus qui s’efforçaient de me repousser, alors que j’effeuillais, comme une fleur géante, ma bien-aimée. Une à une, les corolles de soie et de linon se détachaient sous mes mains ; après la robe, les jupes, le corset, la chemise.
Une à une, les corolles de soie et de linonse détachaient sous mes mains.
Tu étais si timide alors et si tremblante ! Échappée de mes mains, tu avais éclipsé, dans un mouvement de pudeur, la lumière des lampes électriques. Mais la lueur d’une veilleuse subsistait. Et dans la pâle clarté qui te baignait, mes yeux ont admiré ta splendeur magnifique. J’étais heureux, suprêmement. À tes pieds, agenouillé, mes mains s’accrochaient à ta chair, emprisonnaient tes hanches, te faisaient une ceinture, car tu voulais t’enfuir…
J’admirais le reflet divin de ton âme dans les formes harmonieuses et belles de ton corps. Et mon admiration me donnait une allégresse si violente, qu’un instant elle t’effraya…
Ah ! mon cher trésor, ce n’était pas seulement le désir de la volupté qui agissait alors si fortement sur mon cœur, au point de le dérégler, jusqu’au spasme qui, tout à coup, te causa cette épouvante, tu te souviens ?… Tu te penchas vers moi, les yeux remplis d’angoisse, tes petites mains s’appuyèrent sur ma poitrine… et ta voix soupira : Comme ton cœur bat fort… Ami, tu me fais peur, je ne veux plus t’aimer si tu t’affoles ainsi. Dans le silence, j’entends le galop furieux de tes désirs… Viens, viens ! Ne souffre plus…
Ah ! je te vois encore… Tu t’étais évadée… Puis ton corps s’inclinait mollement, gracieusement, sur un divan couvert d’une épaisse toison fauve. Et la blancheur rosée de ton image resplendissante aussitôt m’attirait. Je me traînai vers toi, toujours agenouillé.
Quand, plus tard, je cherchai la lumière de tes yeux, j’y découvris, Marcelle, de tels resplendissements que j’en fus ébloui. Alors, je retombai, ma bouche sur ta bouche. Et nous avons vécu alors des minutes, des heures de miracle, tellement écrasés par la béatitude, que je n’avais pas même la force de te remercier…
Mais un effroi soudain secoua ma torpeur…
Toi, qui m’avais donné l’infini du bonheur, étais-tu montée avec moi dans la joie ?… Tes yeux s’étaient fermés, lorsque je m’envolais. Et quand j’avais jeté ces cris de ravissement que l’assomption nous arrache, ta bouche close, ô sphynge ! avait gardé son secret…
Tes yeux étaient fermés. Je te croyais maintenant, engloutie dans un sommeil profond. Lentement, je me soulevais, pour admirer encore la face de volupté et d’extase, que j’avais aperçue, en mon assomption… Mais tes paupières lourdes tressaillirent, descellées. Et je revis tes yeux, plus doux, plus attendris, noyés dans le grand cercle bleu des paupières meurtries… Ma joie se raviva ; et ma bouche se posa doucement sur ces marques sacrées, qui m’attestaient sûrement, mieux que tout autre signe et mieux que des serments, que tu m’avais aimé !…
À cet instant, ma bien-aimée, j’atteignis le sommet de l’allégresse humaine… Jusqu’à l’heure où je dus m’arracher de tes bras, je contemplai tes paupières. Nul spectacle céleste ne m’eût apporté des ravissements comparables à ceux qui me furent donnés par la vue de ces deux taches bleues…
Tu m’as aimé ! Tu m’as aimé ! j’en ai la certitude !…
Ah ! mon enchanteresse, pour t’exprimer ma joie et ma reconnaissance, je voudrais connaître des mots doux comme des caresses que personne encore n’a écrits. Je te disais, cette nuit, Marcelle, je t’adore ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus seulement de l’adoration qui remplit mon cœur, c’est un sentiment plus immense, indéfinissable… Hélas, je ne puis pas te dire, t’expliquer la passion ardente emportée et recueillie qui palpite en moi. De la folie : peut-être ! Non, non… Le fou s’exalte, mais il ne sait pas ce qu’il éprouve. Je sens, très profondément, en moi, un bonheur absolu… Ah ! mes yeux t’ont bien prise : j’ai emporté ta chère image ! Elle est en moi, et maintenant, jour et nuit, je t’aurai, toujours, dans mes yeux, dans mon cœur, ô toi, qui est ma vie, mon âme, mon bonheur
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