XI

Quel était cet inconnu qui déclarait à mon valet de chambre qu’il avait une communication importante à me faire ?

Je tournais sa carte entre mes doigts, me demandant si j’allais le recevoir, lisant machinalement ce nom et cette adresse :

Marcel Ponthual,

64, rue Lepic.

Sans doute quelque solliciteur, l’un de ces quémandeurs qui viennent nous proposer des assurances sur la vie ou des vins incomparables.

Je me décidai à répondre que je ne recevais pas. Mais Gustave revint, narquois, et bégaya :

— C’est de la part de Mademoiselle Riquette…

— Qu’il entre ! m’écriai-je.

Je reconnus le personnage que j’avais vu, un soir, aux Champs-Élysées, avec ma cruelle amie.

Vraiment, il avait l’apparence sympathique et attirante. Tout jeune, portant au plus vingt-cinq ans, il se présentait avec une distinction et une déférence parfaites. Je constatai de suite qu’il était très beau, non pas de cette beauté agaçante du bellâtre et de l’homme à femmes professionnel, mais de cette magnificence très rare, faite d’harmonie et de charme que possèdent certains hommes et que, sans fatuité, j’avais possédées, moi aussi, entre vingt et trente ans…

Je considérais ce jeune homme avec insistance, et je me sentais presque son ami.

Oui, loin de le maudire, j’étais tenté de l’accueillir comme un grand fils qu’on n’a pas vu depuis longtemps. Son aspect général me rappelait le jeune homme que j’avais été. Ce regard franc, loyal, énergique ; cette voix à la fois autoritaire et caressante, cette mine orgueilleuse et un peu provocante, je les avais eus aux jours hélas lointains de mon adolescence.

Je demandai au jeune homme la raison de sa visite. Il sembla gêné, hésitant. Puis, lentement, il murmura :

— Pardonnez-moi, monsieur… ce qui m’amène devant vous est une chose étrange… Vraiment, vous allez me juger très indiscret, très audacieux. Je ne sais pas si vous allez me comprendre. Mais vous me paraissez très bon… je suis certain que vous ne vous offenserez pas de ma démarche… Tenez, lisez ceci.

Il sortit de son portefeuille un papier sale où s’étalait une grosse écriture. Et je lus :

« Monsieur, cel que vous émé et une saltée. El et la metrese dun vieu gateu, qui sapel Defrenant et qui abite rue miromenile 30. Rancegné vou si vous nete pa une trufe.

Un Amit. »

— Eh bien ! demandai-je, que signifie cette ordure et pourquoi venez-vous me la mettre sous les yeux ?…

— Est-il vrai que vous êtes l’amant de Riquette ?…

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à cette demoiselle pour apprendre le nom de ses amants ?… Puis, si j’étais en effet son ami, voulez-vous me dire en quoi cela pourrait vous intéresser ?

J’y consens volontiers, monsieur ? Je serai franc. J’adore Riquette : elle m’a ensorcelé. C’est la première fois que j’aime, et je suis bien pris. Je suis très jeune, monsieur, je n’ai pas vingt-deux ans… J’ai vu Riquette, sur la scène, un soir, et j’ai été aussi frappé par la foudre terrible de la passion… J’ai osé lui adresser une lettre dans laquelle je lui disais ma ferveur et mon adoration. Généreusement, elle a réalisé mon espoir. Pendant une semaine, nous nous sommes aimés follement, passionnément. Mais tout à coup, en plein bonheur, je reçois ce papier. J’aurais dû le brûler. Les lettres anonymes sont des infamies. Mais l’accusation immonde m’a bouleversé. Je souffre atrocement… je ne puis plus supporter le doute qui me déchire. Oh ! dites-moi, je vous en prie, toute la vérité. Si vous êtes l’amant de Riquette, je vous donne ma parole d’honneur que, jamais plus, je ne la reverrai… Vous voyez, si vous l’aimez, vous devez maintenant parler…

— Mais, jeune homme, je vous le répéterai encore, demandez à votre amie si je suis son amant ! Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?

— Ah ! monsieur, après avoir reçu cette ignominie, je lui ai aussitôt montré le papier…

— Et que vous a-t-elle dit ?

— Voici textuellement ses paroles : Tu es fou, mon chéri, une jolie fille comme moi ne se donne ni ne se vend à un vieux gâteux… Des hommes jeunes et riches m’ont offert des sommes considérables : je n’ai pas besoin de cet argent. Je vis largement et luxueusement avec ce que je gagne au concert…

… Un vieux gâteux. L’injure remua tout ce qu’il y a de mauvais au fond de mon cœur. Je ripostai brusquement…

— Mademoiselle Riquette vous a dit, sans doute, la vérité… Elle aime les jeunes, beaux et robustes, comme vous, monsieur ; loin de se vendre à eux, elle les achète même à l’occasion… Avant vous, elle avait Apollon, un hercule de cirques et de music-halls…

Le jeune homme s’était levé, l’œil flambant, les poings crispés. Je crus qu’il allait se jeter sur moi. Mais aussitôt il s’effondra sur un siège, accablé, les yeux mouillés, et jetant des sanglots qu’il s’efforçait inutilement d’étouffer…

— Ah ! Riquette, Riquette, tu m’as trompé, tu m’as menti… Vos paroles irritées, monsieur, me disent mieux qu’un aveu brutal, la vérité… Vous êtes l’amant de Riquette, c’est vous qui l’entretenez. Et moi, comme l’hercule, comme les autres, je suis l’amant de cœur, presque le maquereau. Merci, merci… je sais maintenant… Ah ! c’est fini, bien fini…

— Vous ne l’aimez déjà plus !…

— Je ne l’aime plus !… Ah ! monsieur, si je ne l’aimais plus, vous ne me verriez pas ainsi, désemparé, pleurant et lâche… Je l’aime de toutes mes forces… Elle est entrée dans mon sang, dans mon cœur. Mais je saurai me délivrer de ce poison détestable, de cet amour maudit qui me pourrirait… C’est fini, vous disais-je, je ne la verrai plus, je le jure, je le jure !…

— Serments d’amoureux !…

— Non, monsieur, serment d’homme qui ne veut tolérer aucune souillure, et qui mourrait plutôt que d’accepter la honte d’un pareil amour.

Sa voix était ferme ; son regard énergique. Je sentis que cet enfant serait courageux, qu’il tiendrait son serment. Il l’a tenu en effet. Jamais plus, Riquette ne l’a revu ; elle l’aimait assurément… Pour le revoir, j’ai appris qu’elle avait fait de violentes tentatives : elles furent toutes inutiles…

Pourquoi n’avais-je pas la même force ? Pourquoi subissais-je chaque jour les injures, les affronts et les hontes ?… Ah, oui, l’acrobate avait raison. Je suis un vieux gâteux… une ruine… une loque… sans volonté, sans dignité, et qui retourne sans cesse à son vomissement…

Un enfant me donnait une leçon de courage…

Niais c’était son premier amour qu’il sacrifiait… À vingt ans, on fauche, virilement, la passion mauvaise qui pourrait vous corrompre et vous perdre…

À cinquante ans, on ne peut abandonner le dernier amour qui fleurit la vie, avec cette belle et farouche décision… On veut exprimer jusqu’à la fin, son goût et son parfum, même s’il est tombé en pourriture !

Ah ! vraiment, ils sont aimés des dieux, ceux qui s’en vont avant toutes ces misères

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