XII

Je vis, depuis plusieurs mois, dans une longue crise de folie et d’absurdité.

Aujourd’hui, par hasard, j’ai eu quelques heures de lucidité. J’ai pu faire un examen de conscience, étudier mon triste état d’esprit et d’âme. Et je m’aperçois, lamentablement, que je traîne, comme un boulet pesant, ma passion lâche et avilissante. Je pourrais facilement me libérer ; mais non, je suis un misérable, j’aime mon ignoble servage.

Voici très exactement la situation ; j’ai osé l’envisager pour la première fois :

Je suis l’amant de Riquette, l’amant qui paie, qui entretient très convenablement sa maîtresse et a le droit d’exiger des égards, de la fidélité.

Je ne suis pas assez décrépit encore pour accepter les hideuses compromissions, les combinaisons dégradantes. À cinquante ans, si on n’est plus un jeune homme, on n’est pas encore un vieillard… Il y a quelques jours, je servais de témoin à mon ami de cercle, Henri Pontgermain, qui se mariait et épousait une adorable jeune fille de vingt-huit ans, d’excellente famille bourgeoise, ayant une dot suffisante pour prouver qu’en acceptant son mari, ce n’était pas une opération financière qu’elle concluait.

Sans fatuité, je suis aussi bien que Pontgermain ; il est chauve, il a de fausses dents : je n’en suis pas encore là !

Or, j’ai toléré que Riquette me trompât, sans aucune retenue, sans aucune mesure. Au gré de ses caprices, elle ouvre son lit aux uns et aux autres. Elle s’affiche partout en compagnie de cet acrobate qui est son amant de cœur.

Que suis-je, moi ?… l’homme qui paie.

Riquette me repousse, quand par hasard je m’abandonne à mon rêve, quand je prends un instant ses mains dans mes mains ; si je veux l’embrasser, elle me ravit les lèvres que je cherche, les dérobe à ma caresse, et ma bouche se perd dans le vide ou dans les ondes fuyantes de ses cheveux.

Il y a trente-six jours que je n’ai pas couché avec ma maîtresse. Et notre dernière étreinte fut une saleté. Comme j’insistais pour presser, dans le baiser suprême, ma petite amie sur mon cœur, après avoir longtemps refusé, sous de futiles prétextes, brusquement elle se jeta sur le lit, hargneuse, maussade, m’ordonnant :

— Dépêche-toi !

En mon abrutissement, au lieu de parler en maître, ou de rompre, je m’enlise dans la vase sale et épaisse des mauvaises raisons, — comme si l’on pouvait raisonner sainement dans l’état où je suis.

Oui, je crois être bon, je crois être sage, je crois être supérieur aux autres hommes. Je me dresse un petit autel, je m’encense, comme un petit bon Dieu.

Je m’illusionne ainsi :

Mon amour n’est pas une passion commune, un instinct grossier, mais une tendresse hautaine et sacrée. J’aime Riquette non pas en homme, en égoïste, qui veut aussi être aimé. L’aimant de cette affection désintéressée, mon seul bonheur, c’est de voir l’amie heureuse, satisfaite même en ses appétits et en ses instincts, prenant sa joie où elle la trouve ! Je sacrifie à sa félicité jusqu’à ma jalousie, je souffre, je subis le martyre, par excès sublime et magnifique d’aimer !

Je me crois un Dieu, au moins un ange…

En réalité, je ne suis qu’un cochon.

Oui, la vérité vraie et exacte, c’est que je tolère mon supplice par l’unique crainte d’être congédié par Riquette, comme un créancier, comme un valet.

Et pourtant, je suis bien certain qu’elle m’aimerait mieux, si je me révoltais, et qu’elle se soumettrait, docile et serve, si je la menaçais brutalement de la plaquer. Car je suis généreux. Elle a besoin de moi. Ses amants n’ont pas le sou ; sans moi elle retomberait dans cette misère où je l’ai connue…

Je suis assez naïf pour la croire, quand elle me conte que tel ou tel millionnaire lui propose de l’entretenir, lui offre hôtel, voiture et tout le reste. Allons donc ! Si on a l’envie d’une fille comme Riquette, on la prend à l’heure ou à la nuit, dans une maison de passe, pour dix ou quinze louis : c’est le vrai tarif. Mais on n’en fait pas sa maîtresse. Non, non, je le sais bien.

Pourquoi n’ai-je pas ainsi passé mon caprice, oh ! pourquoi ? Je me serais évité de cruelles souffrances, de douloureuses insomnies…

Pourquoi ?…

Hé, tout simplement parce que je l’ai rencontrée à l’heure de cette crise redoutable, où l’homme — au bord de la vieillesse — éprouve l’impérieux besoin d’aimer encore, d’une tendresse neuve, et fraîche, et crédule d’adolescent.

Seulement, à vingt ans, on ne raisonne pas : on se contente de vivre. Et l’on est égoïste : on a cette force ! On veut son plaisir, à soi : on cherche son propre bonheur. La femme, alors, est un bel instrument, on la traite en machine. Si elle nous fait souffrir, on la jette hors de son cœur. Hé ! va-t’en, garce ! Il y a d’autres catins pour m’amuser ! Je ne suis pas une poire…

Une poire ! Oui, oui, je suis une poire. La femme prend sa revanche, quand elle rencontre des imbéciles, des naïfs, des idiots. Elle a raison. C’est ainsi qu’elle a créé, et qu’elle refait chaque jour la légende de sa royauté, de sa souveraineté…

Elle règne sur les poires !…

Ah ! comme elle abuse de sa grotesque domination, l’ignoble petite reine ! Elle a pour ministres l’avilissement, l’abrutissement, l’anéantissement. Elle se plaît à salir, à maculer ses sujets. Ohé ! les poires, résignez-vous ; c’est bon, n’est-ce pas, de pourrir, de sommeiller sur vos fumiers ?…

Peu à peu, la colère entre en moi : son souffle viril nettoie mon cœur. C’est aujourd’hui, vraiment, que je rajeunis, qu’un peu de mâle et belle force me secoue, enfin !

La seule solution possible, c’est la rupture…

Une rupture sans phrases, définitive.

Et j’écris à Riquette une lettre, une trop longue lettre… Mais je la déchire aussitôt, pour rédiger ce laconique billet :

« Petite amie,

« Je comprends enfin que je suis, comme tu me l’as répété si souvent, un obstacle dans ta vie d’artiste et de femme galante.

« Pardonne-moi d’avoir, si longtemps, retardé ta marche vers la gloire et la fortune.

« Adieu ! »

Oui, c’est bien, c’est très bien… Il n’y a, dans ces phrases, ni violence ni colère ; un peu d’ironie seulement. Cette petite vengeance m’est bien permise : une moquerie pour tant de dédain, tant de malice subis !

Pourtant, est-ce bien correct de rompre ainsi ?…

Il me semble que je devrais, en galant homme, ajouter à ma lettre quelques billets de mille…

Vraiment ?…

C’est ma lâcheté qui remonte et me conseille encore cette faiblesse.

Je suis à peu près ruiné… et qu’ai-je eu pour tout cet argent, cette fortune gaspillée ?… Ah ! Riquette m’a coûté cher… J’ai été volé…

Ma décision est irrévocable…

Ma lettre est partie… Je ne suis plus une poire…

J’ai peur…

À mon âge, les résolutions sont-elles bien énergiques, bien vivaces ?…

Je le saurai demain.

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