XIII
Depuis que, pour fuir Riquette, je me suis réfugié dans mon vieux domaine des Fresneaux, sur les bords de la Loire, j’ai enfin retrouvé le calme et l’apaisement. Je ne souffre plus les supplices cuisants de cette fièvre mauvaise qui me torturait, me créait un enfer.
Mais, maintenant, hélas ! je vois, autour de moi, toutes les ruines attristantes que ma funeste passion a amoncelées.
Ma pauvre femme partie, après plusieurs années d’une vie commune qui avait été tolérable, et même douce, pour elle et pour moi. La sécurité que me donnait ma fortune désormais abolie et changée en inquiétude de toute heure. Cette maison même, où s’abrite ma retraite, est grevée d’hypothèques. Comment ferai-je désormais pour vivre ? Habitué aux conforts, aux luxes de notre époque, je devrai me contenter de rentes mesquines : ce ne sera pas la médiocrité, mais la pauvreté !
Cette économie sordide à laquelle je suis maintenant condamné m’est pénible, difficilement supportable.
Pour occuper mes loisirs, j’ai voulu faire de légères transformations dans le parc des Fresneaux, agrandir les bâtiments, planter des arbres et des fleurs rares et l’argent m’a manqué.
… J’ai voulu faire delégères transformations.
Je suis un rôdeur, un vagabond, sur mes terres.
Les gens d’ici savent que je suis ruiné et me marquent leur mépris par mille gestes insolents.
Il serait préférable que je vende cette vieille propriété, si pleine de souvenirs ! J’irais alors finir mes jours très loin, parmi des étrangers, je subirais leur indifférence sans aucune tristesse.
Mais le mépris, presque la haine de ces paysans qui me regardaient autrefois comme leur maître, je ne puis subir cela. Je partirai… J’ai déjà prié mon notaire de vendre les Fresneaux. Si l’on ne trouve pas un acquéreur, dans des conditions acceptables, on morcellera le domaine, on le déchiquettera, et chaque paysan en prendra un lambeau…
Souvent, le soir, quand tombe le crépuscule, j’ai des désespérances infinies et, il faut bien l’avouer aussi, des nostalgies folles de Riquette… Ah ! si elle avait voulu… si elle avait consenti à venir se cloîtrer avec moi aux Fresneaux, nous aurions pu y cueillir encore un peu de bonheur.
J’ai bien eu la lâcheté de lui adresser cette prière. Oui, dans une lettre humiliée, repentante, je lui ai offert de partager et de fleurir ma solitude.
Pour la décider à venir ici, je lui ai déclaré qu’elle serait ma légataire universelle. J’espérais la tenter avec cette offre qui réalisait son rêve, tant de fois exprimé : être propriétaire ! Sur une carte postale, elle m’a envoyé, pour toute réponse, ce mot :
« M… ! »
Et depuis, je traîne de tristes jours, d’atroces nuits d’insomnie. J’attends avec impatience les cinquante et quelques mille francs qui me resteront, après la vente des Fresneaux, une fois les hypothèques payées.
Quinze cents francs de rente ! la retraite d’un adjudant ou d’un petit bureaucrate…
Stupidement, bêtement, je me suis ruiné en moins d’un an, pour une fille qui me trompait, qui me torturait.
Et pourtant, je ne regrette rien.
Durant ces mois, si j’ai saigné, si j’ai pleuré, si j’ai connu d’épouvantables meurtrissures, j’ai eu des heures délicieuses, incomparables. Une de ces heures suffit pour vous donner ensuite la force d’accepter toutes les détresses. Leur souvenir est ma seule consolation maintenant.
Ah ! je l’ai bien aimée, cette petite Riquette, — d’amour profond, d’amour superbe ! — Et elle ?… Mais je suis sûr qu’elle aussi, elle m’aimait… Oui, j’en suis bien certain. Elle n’était pas de celles qui jouent des comédies de tendresse et d’affection. Elle n’a pas le talent de ces immondes simulacres… Oui, oui, oui, et c’est ma joie maintenant de me l’affirmer : Riquette m’a aimé !…
Ah ! ces nuits délicieuses, que ma mémoire parfois ressuscite, avec une telle intensité qu’il me semble que je les revis ! Avec quelle grâce gamine et délicieuse elle s’abandonnait à mes caresses. Qu’il était bon, le goût de sa chair ! Ses yeux alanguis avaient des rayons de volupté reconnaissante.
Je revois ce joli corps nu qui se pâmait sous mes baisers, avec la palpitation tumultueuse des seins, la convulsion délirante des bras et des jambes !
À cinquante ans, alors qu’on est presque un vieillard, j’ai eu la gloire de sa jeunesse ! Et j’oserais me plaindre que j’ai payé trop cher, d’un peu d’argent, de beaucoup de souffrances, ces heures de paradis !…
Une des pauvres distractions de ma solitude, c’est d’apprendre, par de rares lettres que m’adressent ici de fidèles amis du Cercle, les menus potins de la vie parisienne, les aventures de mes camarades.
Ce pauvre Delabray vient de se brûler la cervelle, à la veille d’être arrêté pour escroqueries. Lui a été plus vite que moi. En trois mois il a croqué cinq cent mille francs, pour l’amour de Liane Vincy, une grue de dernier ordre ; — et n’ayant plus le sou, il a volé. Le pauvre !… Il est maintenant au pays des oublis…
C’est peut-être lui qui a eu raison…
Mourir ! Pourquoi nous élève-t-on dans la crainte de la mort ?
N’est-elle pas préférable à la décrépitude — à la mort de notre dernier amour…
Oui, oui, la fin eût été préférable à cette vie que je mène désormais, sans espoir, sans nulle clarté…
Ce matin, le notaire Godaud est venu m’apporter quarante-cinq mille francs, trébuchant et sonnant, selon son expression : et j’ai signé immédiatement l’acte de vente. J’ai huit jours pour quitter les Fresneaux… Mais, dès ce soir, je serai parti…
Hier, Valleroy m’a écrit que Riquette, tout à fait misérable depuis mon départ, après avoir eu ses meubles et ses costumes vendus à l’Hôtel Drouot, est devenue la proie de quelques affreuses proxénètes, et qu’on peut l’avoir pour deux louis, dans les maisons de passe du quartier de l’Europe.
« Tu es bien vengé ! » me dit Valleroy…
Hélas !… Vengé !… Je pleure, je pleure lamentablement, en pensant que ma petite amie est si malheureuse, si déchue…
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