XIII

Aux douces heures d’amour, quand elle palpitait ardemment sur mon cœur, je lui disais souvent :

— Marcelle, je t’adore… je te voudrais heureuse, heureuse infiniment !… Mais chaque fois que tu viens à moi, tes beaux yeux bleus sont pleins d’une infinie détresse !…

— Qu’importe ! me répondait-elle, en fermant mes paupières sous ses baisers. Toute ma désolation ne s’évapore-t-elle pas, dès que je suis à toi ?… Alors ? Sois donc content si mes seules heures bonnes, je les vis près de toi !…

J’aurais voulu, à ces moments, qu’elle eût confiance en moi, et me révélât les causes de cette tristesse obscure. Mais elle murait son âme, et quand mes yeux fouillaient les siens, Marcelle courbait la tête et fuyait mon regard.

Pendant quelque temps, je m’imaginai qu’elle était tourmentée par des besoins d’argent. Malgré le luxe de son appartement, où elle m’avait autorisé, deux ou trois fois, à lui faire visite ; malgré son élégance coûteuse et ses bijoux, peut-être, comme tant de Parisiennes riches, connaissait-elle cette gêne des femmes à la mode, qui ayant cent mille francs de revenus, et dépensant le double, sont traquées par les fournisseurs, persécutées par les créanciers. Je m’ingéniai, très adroitement, à connaître toute sa vie, lui laissant comprendre que je serais enchanté d’être pour elle le bon ami tendre et dévoué à qui une femme s’adresse, en toute occasion. Je voulus lui offrir des dentelles précieuses, des gemmes, des bibelots : mais elle ne voulut rien accepter que des fleurs…

Ce fut en vain, qu’à diverses reprises j’interrogeai M. de Santillon. Mon vieil ami éludait mes questions, ou me faisait des réponses ambiguës. Enfin, un soir, comme je lui demandais brutalement :

— Madame de Vouvray a-t-elle un amant ?

Il me répondit :

— Elle en a peut-être deux !

Et il s’éloigna, en haussant les épaules.

Le lendemain, je retrouvai Marcelle, chez Colomban, au thé. J’espérais que nous allions passer cette soirée à nous aimer. Mais elle me déclara qu’elle devait dîner chez une amie, et ne pouvait passer que deux heures avec moi. Tous mes projets d’amour s’écroulaient, j’en ressentis une violente irritation.

— Allons-nous au Bois, demanda Marcelle…

— Si tu veux !… répondis-je, d’un air indifférent…

Près du Pré-Catelan, Marcelle désira s’arrêter, pour jouir du charme de ce beau soir de juin, dans les massifs fleuris d’un petit café, caché sous les bosquets…

Marcelle me souriait…

Je fuyais son regard.

Tout à coup, je sentis que je ne l’aimais plus.

Mon cœur fut supplicié par une griffe atroce qui l’étreignait et le vidait… Mon amour s’en allait en torrent tumultueux… Il ne restait plus rien, en moi, qu’un cœur de pierre, qui ne battait plus, qui ne saignait plus ; mais qui douloureusement encore m’écrasait, m’étouffait.

J’aurais voulu pleurer ! Pleurer, quelle faiblesse ! Pleurer ! non, je suis trop orgueilleux pour montrer qu’on a pu me blesser et que je suis vaincu !

Je me suis mis à rire.

Oui, j’ai ri, bruyamment. Mon visage épanoui proclamait ma joie. Dieu, quelle joie ! Mon rire injuriait Marcelle et lui disait ;

« Non, je ne t’aime plus !… »

Aimer, pourquoi aimer ? L’homme doit être fort : qu’il cueille le sourire ou le baiser d’une heure, c’est la moisson joyeuse qui convient au guerrier, Mais se laisser lier par les bras d’une femme, captiver par ses yeux, engluer par sa lèvre, ah ! ah ! quelle lâcheté ! ah ! ah ! quelle folie ! « Non, je ne t’aime plus ! Non je ne t’aime plus. »

Tu croyais me tenir, chère, comme un esclave. Tu t’amusais vraiment de ma tendresse inouïe, et te jouais sans doute de mes espoirs ardents !… Allons, regarde-moi… Examine ton serf !… Vois comme il est soumis… ah ! ah ! tes yeux s’inquiètent… tu comprends, belle enfant, que ton pouvoir est mort, que je suis affranchi, libre enfin, libre, libre. « Non, je ne t’aime plus ! non, je ne t’aime plus. »

Ses yeux qui s’étonnaient de ce changement subit, ses yeux ne me donnaient maintenant nul émoi. Je les considérais, en riant, en raillant.

Oui, je riais devant ces chers yeux toujours tristes. Ces yeux ils me semblaient maintenant étrangers… je n’y voyais plus rien, que leur azur glacé… mais toutes les étoiles de rêve s’étaient éteintes. Une brume voilait leurs profondeurs radieuses. « Non, je ne t’aimais plus ! non, je ne t’aimais plus. »

Et pourtant, je souffrais… Une griffe mystérieuse étreignait encore mon cœur de pierre, et j’en défaillais presque. Mais je riais toujours.

— Pourquoi donc riez-vous ? me dit sa douce voix.

J’aurais voulu répondre, lui dire brutalement ma joie de me sentir libre, donc plus l’aimer !… Mais à quoi bon parler, prononcer d’inutiles et grotesques paroles ?… Lui faire cet aveu, et crier fièrement ma victoire soudaine, mais elle rirait aussi ! Que je t’aime ou que je ne t’aime point, que t’importe, ma belle ? Je fus jusqu’à ce jour ton joujou, ton pantin !… Avant moi, ne t’es-tu pas lassée de cette comédie ? Nous avons, l’un et l’autre, savouré pour deux sous de rêve, d’illusion ; et le jeu est fini !… Le rideau est baissé !… De profondis, amour, pauvre mirage d’amour !… Et toi mon cœur de pierre, qui avais cru revivre, va, va, voici la paix, tu ne palpiteras plus…

Rions, ma mie, veux-tu… Les amours les plus courtes sont les meilleures, dit-on ! Le nôtre fut alors parfait ! Combien de temps, au juste, a-t-il duré ? Voyons ?…

Un regard… un frisson… une étreinte des mains… un frôlement des lèvres… C’est tout, je crois… c’est tout… Une heure d’allégresse !… Bonsoir, l’amour, bonsoir… Nous ne nous aimons plus !

Pourtant, ne rions pas… nos rires sont mauvais, et presque sacrilèges…

Si nous avons senti — une heure, une minute

— nos âmes frissonner ensemble et palpiter, ah ! chère, souvenons-nous, très longtemps, de cette heure, ou de cette minute… Souvenons-nous toujours…

Mais je sens un sanglot qui laboure ma gorge…

« Non, je ne t’aime plus ! Non, je ne t’aime plus. »

Elle riait toujours, sachant que j’étais fou…

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