XIV
Elle est venue au rendez-vous, rose et blonde, comme une fleur émerveillante que l’été brûlant ne fane point.
Elle est parée d’une délicieuse robe blanche, d’un tissu léger et vaporeux, ainsi qu’une nuée d’aurore ; de menues fleurs bleues s’épanouissent dans la trame de l’étoffe. Le corps souple de ma bien-aimée dessine ses formes glorieuses, sous le costume. Ses seins, qu’elle n’a pas encuirassés dans le corset, révèlent leur troublant et riche gonflement ; et toute sa beauté m’offre des lignes exquises de grâce, de splendeur.
C’est l’enchantement d’une nuit de mi-été. Dans le décor splendide du Bois des féeries, nous avons choisi, là-bas, près de la Seine, ce parc de lumières et de verdures, où ressuscitent chaque soir les légendes d’amour des beaux siècles passés.
Des musiques lentes et voluptueuses animent le paysage, Des ombres blanches passent, se dissipent bientôt derrière les arbustes. On entend clapoter doucement l’eau du fleuve. Et les belles qui s’enfuient, dans les bosquets, au bras des amoureux, elles vont — on le croit — s’embarquer pour Cythère…
Des tables fleuries, semées dans ces bosquets, invitent les amants aux soupers alanguis.
Ma divine est entrée dans une tente — et la cabane de toile est maintenant un temple. Sa beauté illumine le plus humble décor.
Le gazon qu’elle foule devient un piédestal ; le siège qui l’accueille est maintenant un trône. Ce coin de restaurant parisien, désormais, est l’Olympe tout entier — puisqu’Elle est Aphrodite.
D’autres couples, là-bas, font sans doute le même rêve. Mais ils sont sur la terre, ces amants que je vois perdus dans les verdures et les phosphorescences roses des lampes électriques… Moi, je suis dans le ciel !…
Toi seule, ô mon amour, réalise ce miracle suprême. Toi seule, la mieux aimée, l’unique magicienne, tu possèdes ce don de m’emporter très loin, dans la gloire éperdue des au-delà divins !
Tu parles. La caresse bienfaisante de ta voix chaude et douce me ravit, m’éblouit, me donne toute l’extase…
Oh ! ce babil charmeur, ton gazouillement tendre !…
Qui donc vient interrompre déjà ma chère joie ?
C’est le maître d’hôtel, obséquieux, poli…
— Que désire madame ?… Voici la carte, monsieur… Prendrez-vous une bisque, une crème d’asperges ? Ensuite, comme poisson, les truites ?… Le saumon ?
Sur le menu, je vois ces mets, toujours les mêmes, de nos restaurants parisiens. Je voudrais y découvrir des choses rares, précieuses, et dignes de sa bouche si rose, si jolie !
— Que voudrais-tu, ma mie ?…
Mais elle me sourit.
— Et toi ?
— Moi !… je n’ai faim et soif que de baisers et de regards câlins de ses yeux enchanteurs…
Je voudrais qu’elle soit gourmande, comme Une enfant, pour lui donner le régal de mille friandises… Sur la table, nos mains se sont prises et liées…
Mon régal, le voilà, oui, déjà… quelle allégresse, quelle joie !… J’adore mon idole, et les doigts d’Aphrodite palpitent doucement dans mes doigts frissonnants.
— Mon amour, tu es belle, oh ! suprêmement belle !… Je t’aime, je t’adore… Tout en toi m’émerveille… Ta voix et ton silence, ton rire et ta tristesse. Te contempler, t’avoir, te sentir près de moi !… je ne désire rien de plus que cette liesse !… Oh ! ma joie, mon bonheur, mon amour et ma vie !…
— Mais je croyais, monsieur, que vous ne m’aimiez plus ! Car vous me l’aviez dit : votre amour était mort !…
— C’est vrai… J’ai renié ma foi et ma croyance… Hier j’étais un fou, j’étais un malheureux !… Pardonnez-moi, m’amour, pardonne mon blasphème !
Mais elle ne dit rien… Je suis épouvanté. Et je cherche ses yeux, ses bons yeux qui m’enchantent…
Quel éblouissement, et quelle apothéose !
La nuit a envahi notre tente. Le noir est partout. Mais une lueur mystérieuse illumine le visage de mon idole d’une clarté très douce et met une auréole au-dessus de son front. Et ses traits ont ainsi une splendeur nouvelle. Ce n’est plus maintenant un rêve de nuit d’été. C’est la réalité magnifique, la gloire suprême. Ma bien-aimée rayonne ; une lumière astrale, de ses yeux, de sa bouche et de ses cheveux d’or se dégage, vient à moi, m’éblouit, me pénètre. Tout mon être s’imprègne de la clarté d’amour. Sa beauté désormais palpite en moi. Elle entre dans ma chair, son sang bat dans mes veines, et mon cœur embrasé flambe délicieusement.
Et maintenant il nous semble que nous sommes séparés du reste du monde, que tous les couples épars, autour de nous, dans le grand parc du restaurant, sont des fantômes lointains, des ombres de rêve, des images vaines de songe et de fantaisie.
Les jambes de Marcelle se sont posées sur mes genoux. Et, dans ce mouvement, la robe glissant un peu, j’eus ses jambes parfaites à caresser et à contempler, presque nues sous la soie légère et ajourée de ses bas blancs. Les petits pieds, gantés de daim, palpitaient, frétillaient, me communiquaient leur douce et frémissante chaleur.
Puis, la robe légère glissant encore un peu, plus haut que la soie blanche j’aperçus dans la pénombre, un admirable épanouissement rose, comme une pulpe de fleur, au-dessus du genou.
Mon amie est très belle. Vous ne pouvez rêver un corps plus admirable. C’est Vénus elle-même, non pas la Vénus froide et lourde de certains marbres antiques, qu’on nous célèbre comme les vrais modèles de la beauté pure et parfaite, mais la Vénus divine et voluptueuse que Boucher dessina en mille poses amoureuses, Boucher le véritable et le plus merveilleux de tous les évocateurs de splendeur féminine qui vécurent au grand siècle de la volupté et de la joie.
La tête est fine et langoureuse ; les seins fermes se dressent toujours vers la caresse. La taille tient sans peine dans les mains de l’amant. Mais la croupe triomphe, modelée divinement, avec des fossettes partout ; les cuisses sont évasées, de lignes magnifiques ; le dessin de la jambe est savant, compliqué, incomparablement charmeur. Mon aimée ressuscite à mes yeux l’Aphrodite voluptueuse : — elle me donne la fête glorieuse d’un Olympe…
Après dîner, la nuit venue, nous sommes montés dans notre auto. C’est un coupé ; devant les glaces, des stores de soie rose se baissent, et aussitôt on se croit transporté dans un tourbillon fantastique, on n’aperçoit plus rien, on va, on va, follement, on ne sait où, peut-être à la mort, mais sûrement à l’amour.
Tout d’abord, je cherchai la bouche de mon amie et ce fut le long, le palpitant baiser de tendresse passionnée. Pendant ce temps, mes mains parcouraient le corps adoré ; et toute la chair frémissait, semblait-il, en mes doigts.
Sous sa robe blanche et bleue, mon amie n’avait ni jupe, ni fanfreluche, ni tous ces vains objets de toilette féminine qui dissimulent et alourdissent les grâces, et dissimulent les lignes.
Ô femmes, en ces étés, faites comme ma mie. Renoncez à ces choses de batiste ou de soie qui sont, sous votre robe, de lourdes enveloppes, d’inutiles écorces : certes, je le sais bien, nos mains d’amants se plaisent parfois à effeuiller ces pétales de fleurs, pour prolonger l’attente, pour aiguiser le désir. Mais en ces aoûts brûlants, nous aimons la fraîcheur délicieuse de votre peau, vite trouvée.
Croyez-moi, laissez donc chemises, jupes, pantalons. Soyez toutes nues, avec des bas à jour, des bas fins et soyeux, qu’un ruban noue au-dessus des genoux ; ayez pour tout costume une robe de ces tissus légers, floconneux, semblables à l’écume de l’Océan qui habillait Vénus, quand elle naquit, près de la rive bénie. Quelques bijoux, un chapeau magnifique et riche compléteront la toilette. Et vous serez, ainsi, nos divines triomphantes.
L’auto nous emportait…
Par instants, à travers la soie des stores, nous apercevions la lueur éclatante des phares des voitures courant, à travers les allées et les avenues, et l’illumination rose des restaurants, Armenonville, Madrid, le Pavillon Royal.
Ma mie avait alors des effarements exquis… « Oh ! faisait-elle en riant, si on nous voyait, chéri, si on nous voyait ! »
Pour qu’elle craignît ainsi les regards indiscrets, c’est, vous le pensez bien, que nous avions alors l’audace sereine et magnifique des nymphes et des dieux.
L’amour nous emportait dans ses douces et éperdues réalités ; nos lèvres maintenant ne se quittaient plus.
Ma Vénus tout entière palpitait, se pâmait.
Le nuage blanc et bleu que formait la robe de mon aimée sur son corps d’Aphrodite, par un mystère que je ne cherchai point alors à m’expliquer, mais qui était simplement l’œuvre d’une couturière habile, s’était entr’ouvert et ne faisait plus, sur les roses du corps, qu’un peu de nuée légère, s’effaçant sous mes doigts…
Nous n’étions plus dans une voiture, mais dans un temple véritable, temple très modern style avec ses tentures roses éclairées par les phares. Et les seins de l’aimée, et ses hanches fleuries, tout son corps divin, dans cette lumière douce et tendre de chapelle discrète, me paraissaient, ce soir-là, plus enchantant, plus éperdant…
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