XIV

Oui, je suis revenu à Paris. J’avais la nostalgie du calvaire et de ses supplices…

L’homme a besoin de souffrir. Le bonheur lui paraît fade et méprisable. C’est seulement quand notre cœur saigne et que tout notre être agonise, oui, c’est à ces moments-là surtout que nous avons l’intense sensation de vivre. Un amour qui ne serait fait que de baisers, de caresses, d’enlacements et de joies partagées ne durerait pas un jour…

Peut-être en avons-nous tous, dédaignées et flétries dans notre souvenir, de ces tendresses heureuses, sans une larme, et brisées rapidement, parce qu’elles ne nous offraient pas l’âpre et voluptueux sentiment de la torture. Elles n’ont laissé aucune trace en nous ; elles nous ont donné leur gracieux parfum, leur charmante douceur, et nous les avons cependant oubliées. Tandis que persiste éternellement la mémoire douloureuse et chère de nos crucifixions.

Riquette, petite amie mauvaise et malgré tout idolâtrée, je t’aime toujours de toutes mes forces. Et je n’ai plus qu’une seule pensée, qu’un unique but : te revoir, te retrouver dans cette grande ville, où tu es effroyablement perdue…

Je t’ai demandée partout où j’espérais rencontrer les traces. Jours et nuits, au hasard, je te poursuis. J’ai fait de pieux pèlerinages aux lieux où nous avons vécu. Chaque soir, au crépuscule, je me rends à ce cabaret de Montmartre où je t’ai vue pour la première fois ; mais tu n’y es pas revenue…

Ce coquet et joli petit nid qui abritait ta beauté a été saccagé par les huissiers : tes reliques ont été dispersées à l’encan. J’ai reconnu, chez une marchande à la toilette, tout un lot de vieilles nippes défraîchies, que tu avais portées : je les ai reconquises… Et, dans ces étoffes, j’ai savouré délicieusement la forte et inoubliable odeur de ta peau !…

D’après des indications qui m’ont été données, Riquette, à bout de ressources, est tombée, de chute en chute, aux maisons de passe du faubourg Montmartre. Je tremble de la rencontrer un soir, parmi les lamentables rôdeuses qui traînent dans ce quartier, s’offrant à tout passant…

Et pourtant, là ou ailleurs, qu’importe, pourvu que je la revoie, que je l’arrache à la tristesse, à la fange, à la misère !…

Sans doute, son orgueil est aujourd’hui brisé ; elle me pardonnera mes exigences ridicules, mon abandon, mes caprices. Elle sera peut-être heureuse… heureuse, ma Riquette… je n’ai plus d’autre souhait désormais : son bonheur…

Cette chasse à travers les maisons de rendez-vous me devient chaque jour plus odieuse. Les proxénètes, qui m’accueillaient d’abord avec empressement, peu à peu sont devenues hargneuses. Mes allures inquiètes, mon refus d’accepter les jolies filles qu’elles offrent, m’ont rendu suspect. Dernièrement une de ces marchandes de chair humaine m’a jeté presque à la porte, en me déclarant : « Toi, mon vieux, t’es de la police. Tu viens ici, tous les jours, tu ne consommes pas, tu n’es même pas un voyeur, et tu paies sans rechigner : ça n’est pas naturel ! Je me méfie de clients pareils. »

Alors, j’ai dû choisir au hasard une vendeuse de caresses et accepter ses services — sans aucune joie — pour avoir le droit de reparaître dans cette maison où je sais que Riquette, il y a quelques semaines, venait chercher quelques louis.

Et c’est ainsi chaque jour ; je suis devenu un bon client… Ces débauches, par instants, me donnent des nausées, et cependant je mentirais si je n’avouais pas que j’y trouve toutefois un plaisir très vif, de vanité, de gloriole bestiale, en constatant que, malgré mes cinquante ans passés, je suis encore un très vert et très robuste galant…

Un soir, j’ai eu, durant quelques minutes, une vive émotion. Chez la mère Simon, à peine entré, je crus reconnaître Riquette. Mon cœur battit à se rompre. J’approchai. Hélas ! ce n’était pas elle. Une petite femme ressemblait à mon amie, je la pris, et voulus me donner l’illusion d’étreindre l’adorée. Mais brusquement, dans une crise absurde d’attendrissement, je me mis à sangloter. Très douce, très affectueuse, la petite murmura : « Tu as de la peine, je serai gentille, je te consolerai ; moi aussi, me confessa-t-elle, je suis bien triste. J’ai été abandonnée par mon amant, mon premier, que j’aimais à l’adoration. Il m’a quittée pour épouser une fille riche et laide ; il m’a laissée sans le sou. Je n’ai pas eu le courage de me tuer. C’est pourquoi je fais ce sale métier… »

Brusquement, je me misà sangloter…

Ayant demandé du champagne, elle se grisa et me fit boire. Et peu à peu, avec ma raison, ma tristesse s’effaça. Et le reste de la nuit, ma compagne et moi, nous eûmes du plaisir. Nous étions enragés ; et comme de jeunes amants qui s’adorent, jusqu’au jour nous avons aimé…

Mais, l’ivresse passée, au réveil, nous nous sommes séparés bêtement, indifférents, fourbus.

Cette aventure, pourtant, a mis en moi un peu d’apaisement…

Je pense maintenant que si les hasards hostiles ne veulent pas que je retrouve Riquette, mon désespoir peu à peu s’atténuera dans les fumées bienfaisantes du champagne et de ses illusions…

L’illusion ! Si nous savions la cultiver, qui sait si elle ne vaudrait pas la réalité ?…

Je n’ai pas connu d’homme plus heureux que Raoul Vernier, un bon vieil ami du cercle, qui vivait de la sorte, en se nourrissant de rêves, d’imaginations, de simulacres. Il avait dans sa garçonnière une collection très complète de photographies des jolies actrices de Paris : chaque jour il en choisissait une, la considérait longuement, s’imprégnait pour ainsi dire les yeux de la capiteuse image. Puis il amenait dans son lit la première venue, et à force de volonté ou de folie, il se persuadait qu’il avait en ses bras Liane de Pougy, Lise Fleuron, Nine Derieux, Clémence de Pibrac. Il était parvenu à s’illusionner, soi-même, si merveilleusement, qu’il nous disait très sincèrement, le lendemain :

— Mes amis, j’ai passé une nuit délicieuse. Songez donc : un régal de roi, un morceau pour Rothschild. Cléo, Cléo elle-même a couché avec moi.

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