XV

Pendant plus de six mois, je me suis acharné à cette chasse douloureuse. Ce n’était plus, maintenant, la hantise de sa peau ni la faim de son baiser, mais seulement la pitié, oui, la tristesse de la pressentir malheureuse, misérable, qui, sans trêve, me précipitait à la poursuite de Riquette.

Je l’avais cherchée dans les quartiers excentriques, dans les maisons de passe, même dans les bouges. Et ce fut sur le boulevard qu’un beau jour, par hasard, je la revis enfin…

J’étais assis à la terrasse d’un café, m’amusant au spectacle incomparable de la vie et du mouvement parisien ; mes regards étaient pour ainsi dire pris, attirés, emportés dans les remous et les courants de ce fleuve humain qui coule vertigineusement, si capricieusement, et va se perdre on ne sait où. Des pensées tristes m’obsédaient.

— À quoi bon, me disais-je, tant s’agiter, tant aimer, tant souffrir ? Notre existence a-t-elle vraiment un but ? Ne sommes-nous pas simplement des épaves secouées, ballottées, et enfin brisées, détruites, anéanties ?

Brusquement, je tressaillis…

Dans la foule, à quinze pas de moi, Riquette trottait…

Précipitamment je me levai, je courus…

— Riquette, Riquette…

L’émoi me serrait la gorge… j’avais mille peines à prononcer le nom de l’amie… J’aurais voulu lui dire ma joie, mon allégresse de la retrouver… Mais aucun autre mot que son nom ne sortait de ma bouche.

Son accueil me glaçait.

Elle restait immobile, silencieuse. Son visage, hélas ! un peu flétri, avait maintenant une expression de dureté que je ne lui connaissais pas.

Je répétai, encore :

— Riquette… Riquette…

Elle me considéra lentement, des pieds à la tête, inspectant ma tenue, puis, goutte à goutte, laissa tomber ces mots :

— Comme tu es changé. Tu as vieilli de vingt ans… Ça ne t’a pas réussi, la noce, hein, mon pauvre vieux !…

— La noce !… Riquette !… la noce… C’est le chagrin qui m’a usé…

— Ah ! mon coco, laisse-moi rire… le chagrin !… De qui ?… De quoi ?… Qu’est-ce que tu chantes ?… Je sais ce que je dis. On te rencontre partout, vadrouillant comme un étudiant, comme un petit jeune… Mes compliments, tu sais… À te voir, un peu déjeté, pas mal décati, on ne le croirait pas si vert… Lisette Loupiol m’a donné des renseignements : tu as couché plusieurs fois avec elle chez la mère Simon. À propos, tu n’as pas eu d’elle quelque vilain souvenir ?… Elle est malade, tu sais… mais malade jusqu’aux os…

Tandis qu’elle parlait, lentement nous allions. Elle avait quitté le boulevard, nous nous trouvions maintenant dans une petite rue à demi déserte.

Brusquement, Riquette éclata.

— Ah ! tu sais, tu es un cochon, un cochon, un cochon ! Grâce à toi, je suis sur la paille… Le jour où je t’ai connu, il eût mieux valu pour moi me casser une jambe !

Mon seul désir était d’obtenir le pardon de Riquette, d’enlever de son cœur toute rancune et toute tristesse. Ses récriminations, certes, étaient injustes, mais elles ne me révoltaient point. Je les subissais, comme une colère d’enfant irritée, qui ne sait pas ce qu’elle dit, dans l’excès de sa rage. Lorsqu’elle se tut enfin, très doucement je balbutiai :

— Tu es donc bien malheureuse, maintenant ?…

— Zut !

— Je t’en prie, Riquette… réponds…

— À quoi bon ?… Tu as peut-être l’intention de me faire l’aumône, de me prêter cent sous…

— Je veux te sauver !… t’arracher à ta détresse… Te donner un peu de bonheur.

— Je ne veux pas…

Je compris que, si j’insistais, elle serait féroce, qu’elle voulait abuser de ma lâcheté. Il fallait changer de tactique.

— Alors, murmurai-je, adieu, ma bonne Riquette, adieu…

Je tendis la main… la sienne se déroba. Alors, je tournai le dos…

Mais, aussitôt, les doigts de Riquette s’abattaient sur mon visage, violemment. Et malgré la douleur, assez vive, que je ressentis, malgré les quolibets de quelques gamins qui avaient été témoins de cette scène, je me sentis, au fond du cœur, ravi. Entre amants, une gifle, c’est la fin de l’orage ; l’instant de la réconciliation est proche.

Une voiture passait. J’appelai le cocher : il s’arrêta. Je montai dans la voiture, assez lentement pour permettre à Riquette de m’y rejoindre. Elle se jeta dans le fiacre, en effet, ferma la portière, indiqua son adresse… Alors, elle pleura, et me faisant un collier de ses bras.

— Oh ! fit-elle, ne te fâche pas… Si tu savais comme je suis malheureuse… Je n’ai pas toujours été gentille avec toi… j’ai eu des torts, de graves torts… mais ce fut par ta faute, par ta très grande faute. Tu n’as pas su me comprendre. Je t’aimais bien, mais je t’aimais comme un enfant que je suis… N’en parlons plus, puisque c’est fini… Je croyais avoir jusqu’au bout assez de courage pour ne plus t’aimer… et je redeviens idiote… je veux t’aimer encore, oh ! tu sais, très peu, encore une petite fois… et nous nous séparerons, pour toujours, toujours… Ne me refuse pas… je ne te demande que ce sacrifice, en souvenir du temps où nous nous chérissions. Une pauvre petite fois… Ça ne te coûtera rien, rassure-toi… À l’œil !…

Elle était devenue câline et gamine… Sa bouche s’écrasait sur mes lèvres ; je sentais ses seins palpiter contre moi…

Son baiser me grisait. L’odeur de ses cheveux, de sa chair s’évaporait et m’enchantait, comme un encens troublant.

La voiture s’arrêta à la porte d’un de ces hôtels meublés de Montmartre qui abritent le monde si curieux des artistes, des rapins, des petites femmes de la Butte.

— C’était là que logeait Riquette. Son pauvre nid se composait d’un modeste salon et d’une chambre à coucher.

— Tu vois, fit-elle en entrant, ce n’est pas luxueux, ici. Je paie cinquante francs de loyer par mois… le temps des splendeurs est passé !

Puis, s’asseyant sur mes genoux :

— Je t’invite à dîner. Nous mangerons au lit, comme des amoureux… des œufs, une côtelette. Si le repas est maigre, nous aurons du moins du dessert à discrétion.

Et, dégrafant son corsage, elle en fit jaillir ses seins, ses seins gras et fermes, avec leur menue pointe rosée offerte à mon baiser :

— Tu vois, il y aura des pommes pour toi, si tu es bien gentil…

Je voulus les goûter.

— Non, non, monsieur le gourmand, pas maintenant… au dessert.

Et s’arrachant à mon étreinte, elle s’enfuit vers la chambre à coucher ; au bout de quelques minutes, elle m’appela. Je la trouvai cachée dans le lit, blottie toute nue parmi les draps, fraîche et parfumée de sa senteur musquée de blonde.

Je la trouvai cachéedans le lit…

Je trouvai ma Riquette voluptueuse, sensuelle, câline, des bons jours. Elle me retint là, près d’elle, durant une semaine entière. À différentes reprises, j’avais voulu la quitter. Oh ! pendant quelques instants seulement, juste le temps nécessaire pour aller lui acheter une petite surprise et lui montrer que je n’étais pas tout à fait ruiné comme elle croyait ; mais ses bras m’enchaînaient :

— Non, non, tu ne t’en iras pas : c’est la dernière fois que nous nous aimons… je sais que tu ne reviendras pas. Je te veux encore

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